3 * Qu’êtes-vous venu chercher ici ? * Quel est le prénom de votre père ? * Vous voyagez seul ? * Où logez-vous à Tel-Aviv ? * Vous connaissez quelqu'un en Israël ? * Quel est son nom ? * Vous avez son adresse ? * Dans quel quartier à Jérusalem ? * Pouvez-vous me donner son numéro de téléphone ? *
Passez. Passez. Passez. * Non, vous, vous restez là. Vous parlez anglais ? * Votre passeport s'il vous plaît. J'ai quelques questions à vous poser. * Vous voyagez seul ? * Pourquoi êtes-vous venu en Israël ? * D'accord. Donnez-moi son nom, son adresse et son numéro de téléphone. * Comment vous êtes-vous connus ? * A quel endroit ? * Pourquoi a-t-il décidé de venir en Israël ? * Vous êtes étudiant ? * D’accord, depuis trois ans. Et quel est votre métier ? * Quel est le domaine d'activité de l'entreprise qui vous emploie ? * Quel est son nom ? * Asseyez-vous si vous voulez. Quand repartez-vous ? * Qu'êtes-vous allé faire à Milan ? * A quelle date repartez-vous ? * Où avez-vous connu votre ami ? * Combien de temps restez-vous en Israël ? * Quelle est votre adresse à Tel-Aviv ? * Pourquoi votre ami n'est-il pas venu vous accueillir à l'aéroport ? * Quel est le prénom de votre père ? * Quel est le but de votre voyage ? *
* Pour le centre ville ? * Oui, il y va. Tu viens pour le tourisme ? * Et tu connais des gens ici ? * Ah, Jérusalem. * Moi, je fais mon service, comme tu peux le voir. * Encore un an. * Ce que je te conseille ? Je sais pas moi, le désert du Néguev, Eilat, le Golan. Il y a tant de choses à voir. * Bethléem ? Mais tu sais que c'est sous contrôle palestinien ? * Dangereux ou pas dangereux, à mes yeux, c'est pas tellement le problème. * Moi, je serais toi, je n'irais pas. * Je n'irais pas parce que je les hais. Mais tu fais ce que tu veux, c'est ta vie. * Je descends là, au revoir. *
* Salut. * Prends tes draps * Derrière toi. T'as qu'à t'installer sur celui-là. * Tu viens d'où ? * Ah la France. * Moi Glasgow. * Bon je vous laisse. Tu verras, lui aussi vient de France.
* Alors t'es français ? Quelle ville ? * Ah c'est bien. * Moi de Montpellier. * J'y passe assez rarement. T'es étudiant en quoi ? * Moi non plus. Les études, j'ai tout bazardé. Maintenant, la plupart de mon temps, je le passe entre l'Inde et ici. Quand je rentre en France, pour renflouer les caisses, je fais de l'intérim. Même si c'est des boulots à la con, je m'en fous, du moment que c'est payé. * En Inde ? J'achète des pierres précieuses. * Dans le Pendjab, au nord de New Delhi. * Non ça va, ça passe. Je suis toujours clean quand je prends l'avion. J'ai rien sur moi. Je me débrouille pour faire transiter la marchandise par une compagnie privée, spécialisée dans ce genre de trucs. * C'est normal qu’ils t’aient un peu taquiné à la douane, les mecs qui voyagent seuls attirent l'attention. * Et puis les Européens sont souvent regardés de près, le dernier qui est parti en bidoche à Tel-Aviv, il était anglais. * Il y a trois mois. * D’origine pakistanaise. Il s'était entraîné en Syrie. Grâce à son passeport britannique, il avait pas eu de difficulté particulière pour se rendre à Gaza. De là, il avait rejoint Tel-Aviv en taxi. * Oui, ça m’étonne pas tellement, je suis déjà allé sur leur site, mais au Quai d’Orsay, ils ont tendance à être alarmistes. * Non, franchement non, ça craint pas vraiment en ce moment. Suffit de pas trop prendre le bus et de pas ramasser de paquet parterre. * Mais c'est vrai qu'à la douane, je me suis rendu compte qu'ils en savaient beaucoup sur moi. Ils me posent souvent des questions sur mes précédents voyages. Faut éviter de mentir au maximum. Moi, en général, je dis que je viens voir ma copine, même si je sors plus avec elle aujourd'hui. Je leur donne son numéro de téléphone, et ça passe bien. * Dans ce pays, on se sent rarement seul. * Les services de renseignement. A Tel-Aviv, c'est certainement un des endroits où leur présence est la plus forte. Quand il y a un peu de monde quelque part, faut faire attention à ce qu'on dit. * T'en veux ? * Ouais, ça fait pas mal de fumée, la bouteille la concentre. * Oui, ici c'est assez difficile de dormir. Y a pas de clim. Mais si tu veux, je t'en indiquerai un avec l'air conditionné, pas trop cher. * Et encore, à Eilat, en général, il fait beaucoup plus chaud. * Si si. Mais ce qui est difficile, c'est que l'air est humide. Je préfère Eilat, là-bas, l'air est très sec. C'est le seul endroit au monde où le vent souffle de la terre vers la mer. * T'es juif ? * Non, moi non plus. * Non, ça fait pas une grande différence à Tel-Aviv. Je me sens assez intégré ici. J'ai plein de potes feujs, et la plupart s'en foutent complètement. La bouffe casher, j'ai l'impression qu'elle est beaucoup plus consommée en France qu'ici. * Tu vas aller à Gaza ? * Ah bon. Moi j'y vais assez régulièrement. * J’ai jamais eu de problème particulier. Je connais un Français qui crèche dans le quartier diplomatique, il est directeur du centre culturel. En fait, je crois que les non-israéliens se font très rarement allumer là-bas. Le plus gros risque, c'est qu'il y ait un attentat de folie ici, et que les ripostes israéliennes à Gaza soient un peu méchantes. * Gaza, c'est quand même assez particulier. Je crois que c'est la plus grande densité de population au monde, et la plus forte croissance démographique, après le township de Soweto. * Ah, elle a réagi comme ça pour Bethléem ? Remarque, ça m'étonne pas tellement. La plupart du temps, ça les dépasse totalement qu'on veuille aller en Cisjordanie. * Ouais, dans certains cas, ça peut se comprendre. * Tu vas passer la soirée à la plage ? * Tu jugeras par toi-même, j'en ai vu du pays, mais les plus belles femmes de la Terre, elles sont ici, en Israël.
* T’as remarqué les Noirs aux pommettes saillantes ? * Ils sont éthiopiens pour la plupart. * Si, tu les reconnaîtras, ils ont les traits assez caractéristiques, très fins. * Ils ne sont pas ici depuis très longtemps. La première vague d’immigration a été orchestrée par le gouvernement. Juste après la famine, au début des années 80, c’était l’opération Moïse. Ils ont organisé un pont aérien pour rapatrier tous les Juifs d’Ethiopie. * Oui, bien sûr, ils ont été naturalisés automatiquement. Ils ont bénéficié de la loi du retour, comme tous les Juifs immigrés. * Oui, le retour à la Terre Promise. 10 ans plus tard, il y a eu l’opération Salomon. En moins de 36 heures, ils en ont rapatrié 14 000. * Il y en a beaucoup à Tel-Aviv. * La dernière vague, elle vient de Russie, juste après l'effondrement du bloc de l'Est. Depuis 89, il y a un million d'immigrants qui ont quitté l’ex-URSS pour Israël. La plus grosse vague d'immigration de la décennie. * Je me souviens plus trop les chiffres de la diaspora, je crois qu’il y a 5 millions de Juifs en Israël et à peu près le double dans le reste du monde.
* J’aime la vue qu’on a ici sur la ville. Un jour, ça m’a fait drôle, j’étais à Montpellier, et j’ai vu un reporter de France 2 s’exprimer en direct, exactement d’où on est. * Oui, du balcon. Les télés connaissent la vue ici, ils cadrent un peu serré, et personne ne voit qu’on est dans un hostel un peu miteux. * Oui, c’est vrai, j'aime cette ville. Ca fait cinq ans que je viens ici. * Je sais, le béton, tout ça. Mais je m'en suis imprégné. Le soir, je suis là, je bois ma bière, et je regarde la ville, la lumière. * La joie de vivre, la tolérance. * Je vais te dire un truc, y a un quelque chose qui me frappe chez mes potes ici. * Leur absence totale de culpabilité pour le cul. Quand une nana leur plait, ils lui disent, cash. * Moi j'ai eu une éducation plutôt catho. * Oui, catho mou. Mais catho quand même. * Non, je la renie pas du tout. J'ai eu pas mal de copines ici, mais j'ai l'impression que pour moi, c'est plus compliqué. Il en reste forcément quelque chose. * Moi aussi, aujourd’hui, j'ai le sentiment d'appartenir à rien. Et y a des fois où je me dis que ça me manque. * Si, peut-être que ça te manque aussi, en fait. * Je saurais pas t'expliquer pourquoi. Appartenir, être.
* Je suis allé dans pas mal d'autres pays. * L’Inde m’a beaucoup marqué, surtout la première fois. Maintenant, quand j'y vais, je me sens bien, là-bas. * Celui qui m'a le plus impressionné ? Certainement le Pakistan. Islamabad, il y a une vie intellectuelle, des étudiants, ça va encore. On respire un peu. Le plus dingue, c'est Karachi. * C'est une ville de fous. * Oui, c'est exactement ça. Tu te promènes dans la rue pendant toute une journée, et tu rencontres pas une seule femme. En Iran, j'ai pas du tout ressenti la même chose. * Je pense qu'ils ont un gros problème avec le sexe. D'ailleurs je vais peut-être te surprendre, mais les mecs baisent tous entre eux. Et ceux qui ont une connexion à Internet passent tout leur temps sur les sites pornos. * La religion. La religion, la pression est trop forte. * J'étais logé chez une famille, dans un village. La femme avait ses règles. Tu sais où elle couchait ? * Dehors, dans le poulailler. * Je te jure que c’est vrai. * Tu sais, une de mes meilleures amies, je l'ai rencontrée en Inde. Il lui est arrivé un truc assez dark au Pakistan. Elle était partie seule, hébergée chez l'habitant. Un soir, son thé avait été empoisonné. Elle s'est réveillée avec des bleus sur tout le corps, et une infection au vagin. Y en a dix qui lui étaient passés dessus. * Moi je la crois. * Non, elle est forte. Je pense qu'elle s'en est bien sortie. * Mais franchement, si t'y vas, c'est sans ta nana. Amener une fille là-bas, c'est pas une bonne idée. * En ville, il arrivait que des mecs en uniforme me menacent. * Oui, ils étaient armés. Je savais jamais s’ils faisaient ça pour m'impressionner ou quoi. C'était assez limite, ils me prenaient mon passeport, ils voulaient du fric. * En général, je m'en sortais par des coups de bluff. Je demandais un téléphone pour joindre ma mère à l'ambassade de France. * Non, des conneries. Je parlais quelques minutes en français au téléphone. Ca suffisait à les calmer. Ils avaient une sorte de complexe d'infériorité par rapport à moi. Sans être armé, je les tenais en respect. * Peut-être le simple fait que je vienne d'Occident. * Dans le fond, j'ai l'impression qu'ils savent rien, et qu'ils en souffrent. * C'est ça qui me frappait chez eux. Ce mélange, violence et innocence. * Non, je veux pas généraliser. Seulement, j’ai rencontré des gens comme ça. Je les ai pas cherchés. * L'écrire ? Non. Si j'écris, c'est des lettres. Seulement pour ceux que j'aime. Quand tu voyages, tu rencontres des gens qui en ont déjà vu plus que tu pourras en voir avant de mourir. Ca force l'humilité.
4 * Bonjour. * Oui, je vois où c'est. Tu devrais prendre un taxi, c'est assez excentré. * Moi, j'aime pas trop les musées. * En fait, je préfère la ville en soi. J’adore Tel-Aviv. J'aime marcher, comme ça, tout simplement. * Belgrade. Mais je viens en Israël régulièrement. * Oui, j'avais compris. * Ton accent. * Au revoir, bonne chance.
* Bonjour, vous êtes français ? * Moi je suis né au Maroc, mais je vais souvent en France. * J'emmène mon père et mon fils visiter le musée. * Je trouve qu'il a beaucoup perdu de sa superbe depuis qu'un autre musée de la Diaspora s'est ouvert à Washington. * L'an dernier. Je vous le conseille, il est vraiment fantastique. * Vous travaillez ? * Vous sortez de quelle école? * Moi, j'enseigne dans diverses universités de part le monde. * En France ? A Sup de Co, à Paris. * L'intelligence économique, la veille technologique. Je suis l'auteur d'un Que sais-je. * Pourquoi êtes-vous venu ici ? * Il y a des chrétiens qui viennent en Israël pour des pèlerinages. * Non, bien sûr, ça n'est pas ce que je voulais dire. * Vous connaissez quelqu'un ici ? * Ah, Jérusalem. Avant, la plupart des Français allaient à Netanya, mais à l’heure actuelle, une grande part de l'intelligentsia française juive émigre à Jérusalem. * Je ne sais pas exactement pourquoi. * Vous savez, Jérusalem, c'est dangereux. Moi, je n'y mets plus les pieds. * Quel est son nom ? * Non, ça ne me dit rien. * Ah, vous venez de Roanne. Il y a une communauté assez importante dans l'industrie bonnetière. Elle a pas mal souffert des dernières restructurations dans le domaine. * Oui, bien sûr, je connais. C'est un nom assez connu. * Vous voyagez seul ? * Ca n'est pas très courant, ici, quand même. * Au revoir. A bientôt.
* COPIE D’UNE STATUE DE LA CATHEDRALE DE STRASBOURG. LA FEMME AUX YEUX BANDES PERSONNIFIE LA SYNAGOGUE, REFUSANT D'ACCEPTER LA VERITE ECLATANTE DU CHRISTIANISME.
* Supposez que vous soyez une femme de vingt ans et que ce choix se présente à vous. Rester à Paris, ou venir en Israël. * Pour rester à Paris, appuyez sur le bouton gauche, pour venir en Israël, appuyez sur le bouton droit. * Vous restez à Paris. Vous vous mariez. Les affaires de votre mari sont prospères, vous avez une part active dans la vie sociale française. Mais à terme, vous vous rendez compte que vous vous êtes coupée de la communauté. * Vous venez en Israël. Vous êtes confrontée à certains problèmes de sécurité. Mais ça n'est pas une étape dans votre vie et celle de votre famille, ça n'est plus une étape. Vous êtes enfin chez vous. This is home.
* No, no * Ya, no. * Oui. Qu'est-ce que vous voulez ? * Elle demande si la photo est pour vous, ou si vous êtes journaliste. * Elle dit que vous pouvez. Elle demande si elle doit jouer du violoncelle pendant que vous prenez la photo. *
* Salut, alors ta journée ? * Moi, j'ai bossé. J'ai fait un déménagement pour 200 shekels. * Ca a duré 5 heures. * En général, ils téléphonent directement à l'hostel. Ils savent qu'il y a souvent des mecs qui cherchent du taf ici. * T'es allé sur la place Itzhak Rabin ? * Oui, c'est arrivé là-bas, sur les escaliers. * Moi, y a un endroit que j'aime beaucoup, c'est le marché Ha Karmel. * Ah t'as bien fait. L'ambiance tout ça. * Et Jaffa ? * Oui, c'est très beau. Et c'est assez in. Pendant Shabbat, toute la branchitude vient du quartier Shenkin pour aller sur la plage. * Y a une boîte qui s'appelle le Pacha. * T'as dû passer devant en revenant. L’an dernier, y a eu un vrai carnage. * Vingt-trois morts. Des Russes pour la plupart. Ils faisaient la queue pour rentrer dans la boîte. * Mais moi, tout ça, j'y pense pas, ici. En ce moment, la vie est belle. C'est calme, c'est la trêve. Et même pendant les périodes plus tendues, Tel-Aviv se laissera pas manger la tête. Ici, la vie continue. La vie continuera. * Tu sais, dans l'hostel, l'an dernier, c'était blindé de jolies filles. Cette année, qued'. Je sais pas pourquoi. * En tout cas, j’espère qu’on se reverra quand tu reviendras à Tel-Aviv. * Non, normalement, je devrais être encore là. * Moi, je te conseille un truc. Quand tu iras à Eilat, franchis la frontière, vas en Egypte. J'ai passé un mois dans un village bédouin, au bord de la Mer Rouge. Tu verras, ils sont très accueillants. Vas sur le Sinaï. Je l'oublierai jamais. La lumière sur le Sinaï. La lumière.
5 * Votre ticket s'il vous plait. * Votre sac. * Vous venez d'où ? * Ah la France, la France. Quel pays merveilleux. Attendez une minute. * Tenez, tenez. Juste pour vous. * Si. C'est gadeau, gadeau. * Oui, cadeau, c'est ça, c'est cadeau. C'est un poster du musée de Tel-Aviv. Bonne visite.
* GEORGES SEURAT, BORN IN FRANCE 1859, DIED IN FRANCE 1891, FISHING WOMAN ON THE BANK OF THE SEINE * ALFRED SISLEY, BORN IN FRANCE 1839, DIED IN FRANCE 1899, THE LOING AT SAINT MAMMES * PIERRE-AUGUSTE RENOIR, BORN IN FRANCE 1841, DIED IN FRANCE 1919, THE BATHERS * EDGAR DEGAS, BORN IN FRANCE 1834, DIED IN FRANCE 1917, BALLET SCENE * PAUL CEZANNE, BORN IN FRANCE 1839, DIED IN FRANCE 1906, HOUSES AT THE SIDE OF A ROAD * GUSTAVE CAILLEBOTTE, BORN IN FRANCE 1848, DIED IN FRANCE 1894, BANK OF THE SEINE NEAR ARGENTEUIL * CAMILLE PISSARO, BORN IN THE DANISH WEST INDIES 1830, DIED IN FRANCE 1903, THE PINK HOUSE, KNOKKE SUR MER * BERTHE MORISOT, BORN IN FRANCE, DIED IN FRANCE 1895, ON THE ISLAND * VINCENT VAN GOGH, BORN IN HOLLAND 1853, DIED IN FRANCE 1890, THE SHEPHERDESS * PAUL GAUGIN, BORN IN FRANCE 1848, DIED ON MARQUESAS ISLANDS 1903, BARBARIC TALES * PIERRE BONNARD, BORN IN FRANCE 1867, DIED IN FRANCE 1947, WOMAN WRITING * HENRI MATISSE, BORN IN FRANCE 1869, DIED IN FRANCE 1954, WOMAN WITH GLADIOLA * MARC CHAGALL, BORN IN RUSSIA 1887, DIED IN FRANCE 1985, WOMAN FISH * RAOUL DUFY, BORN IN FRANCE 1877, DIED IN FRANCE 1953, HARVEST SCENE * ALBERT GLEIZES, BORN IN FRANCE 1881, DIED IN FRANCE 1953, COMPOSITION * GEORGES BRAQUE, BORN IN FRANCE 1882, DIED IN FRANCE 1963, THE PINK TABLECLOTH * PABLO PICASSO, BORN IN SPAIN 1881, DIED IN FRANCE 1972, FAREWELL OF THE FISHERMAN * WASSILY KANDINSKY, BORN IN RUSSIA 1866, DIED IN FRANCE 1944, LANDSCAPE WITH GREEN HOUSE * MAX ERNST, BORN IN GERMANY 1891, DIED IN FRANCE 1976, THE BEWILDERED PLANET * CAMILLE COROT, BORN IN FRANCE 1796, DIED IN FRANCE 1875, THE ORCHARD ON THE PLATEAU * GUSTAVE COURBET, BORN IN FRANCE 1819, DIED IN FRANCE 1877, SEASCAPE * CLAUDE MONET, BORN IN FRANCE 1840, DIED IN FRANCE 1926, CORNER AT THE LAKE OF MONTGERON * HENRI DE TOULOUSE-LAUTREC, BORN IN FRANCE 1864, DIED IN FRANCE 1901, HEAD OF A PROSTITUTE * PAUL SIGNAC, BORN IN FRANCE 1863, DIED IN SWITZERLAND 1935, PONT MIRABEAU * HENRI MARTIN, BORN IN FRANCE 1830, DIED IN FRANCE 1943, LISETTE SEWING IN FRONT OF THE ENTRANCE DOOR OF MARQUAYROL * AMEDEO MODIGLIANI, BORN IN ITALY 1884, DIED IN FRANCE 1920, GASTON MODOT WITH HAT * ARMAND GUILLAUMIN, BORN IN FRANCE 1841, DIED IN FRANCE 1927, LANDSCAPE IN PORT GIBAUD
* Oui, je suis d'accord avec vous. * Vous êtes allé au Metropolitan, à New York ? * C'est ça, la même constatation et la même impression. Ca devait être quelque chose, la France, vous ne pensez pas ? * Oui, je suis venue ici il y a trente-deux ans, mais ma mère vit toujours à Paris. * Vous connaissez quelqu'un ici ?
* Oui, vous pouvez y aller, tout est en règle. Vous n’avez rien oublié dans votre casier ? * Vous quittez Tel-Aviv ? * Je vous conseille de prendre un sharout jusqu'à la gare centrale. * Bien sûr, pour aller où ? * Vous prenez la ligne 405, au niveau 6 de la gare centrale. Vous l'avez vue en arrivant ? * Incroyable non ? Ils l'ont terminée récemment, je crois que c'est la plus grande gare d'autobus du monde. Une horreur, ce truc. * Non, vous verrez, Jérusalem c'est comme ici. Y a pas de problème. En ce moment, c'est calme. Au revoir. A bientôt si vous repassez par chez nous. *
* Comme quotidien, je peux vous proposer Ha’aretz, Davar, le Jerusalem Post, Ma’ariv, Yedioth Aharonoth. * Si vous ne lisez pas l’hébreu, vous avez le Jerusalem Post, en anglais. * Il y a même une édition en français, une fois par semaine. * Clairement à droite. * C’est un peu la voix d’Israël, mais ils ne se privent pas de critiquer Sharon. * Non, à droite de Sharon. * Merci, au revoir. * DES PRISONNIERS VONT ETRE LIBERES MALGRE LES ATTAQUES TERRORISTES. ISRAEL A GELE LES TRANSFERTS DE CERTAINES VILLES A L’AUTORITE PALESTINIENNE, MAIS VA CONTINUER LA LIBERATION DE CENTAINES DE PRISONNIERS MALGRE L’EMBUSCADE DE LA NUIT DE SAMEDI PRES DE BETHLEEM. * BOULEVERSEE, JUDITH DASSBERG, DONT LA FILLE A ETE TUEE PAR DES TERRORISTES IL Y A SEPT ANS, A DEMANDE A ARIEL SHARON COMMENT LE GOUVERNEMENT PEUT-IL LIBERER DES TERRORISTES ALORS QUE D’AUTRES TERRORISTES ESSAIENT DE TUER ISRAEL ? * LES FORCES ISRAELIENNES DE DEFENSE, IDF, DECLARENT QUE L’AUTORITE PALESTINIENNE ECHOUE DANS SON COMBAT CONTRE LA TERREUR A BETHLEEM. * L’AUTORITE PALESTINIENNE S’APPRETE A ROUVRIR L’AEROPORT DE GAZA, FERME EN DECEMBRE 2001 PAR L’IDF. * CHASSE DE SADDAM, DIMANCHE DERNIER, L’ARMEE AMERICAINE A CONDUIT UNE SERIE DE RAIDS A TIKRIT. * L’IRAN AURA LA BOMBE ATOMIQUE D’ICI 2005. * LE PREMIER MINISTRE ARIEL SHARON A DECLARE IL DEVIENT TOUT A FAIT CLAIR QUE LES IRANIENS FONT TOUT POUR ACQUERIR DES ARMES DE DESTRUCTION MASSIVE. * SELON THE LOS ANGELES TIMES, DES SCIENTIFIQUES RUSSES, CHINOIS, NORD-COREENS, ET PAKISTANAIS ONT PROPULSE LE PROGRAMME NUCLEAIRE IRANIEN PLUS PRES DU BUT QUE L’IRAK NE L’A JAMAIS ETE.
* Votre passeport. * Pourquoi venez-vous à Jérusalem ? * Vous connaissez quelqu'un ? * Où ? * C’est bon, passez. Bonne journée. *
* Bonjour. * Oui, je parle anglais. En quoi puis-je vous aider ? * Faites voir votre plan. * Je comprends. En fait, ici, vous êtes à la gare centrale, sur la route de Jaffa. * C'est en dehors de votre plan, à l'ouest, ici. * Il habite où, votre ami ? * D'accord. Cette rue se situe dans un quartier qu'on appelle Talpiot. * Vous n'avez qu'à dire Talpiot, et ici tout le monde comprendra. * C'est la banlieue sud. Vous prenez le bus 7. Vous traversez là-bas, vous trouverez un arrêt. * Non, je suis née aux Etats-Unis. * Ah, vous y avez de la famille. Où ? * Oui, je connais, c'est très joli. * Bye.
* Bonjour, alors, comment vas-tu ? Après toutes ces années ? * Et et et et et je te présente ma femme. * Bonjour. T'as pas eu trop de mal pour trouver? * Alors, ça fait combien de temps, dis-moi ? * Ben oui, c'est ça. Quasiment un compte rond. * Alors, le voyage en bus n’était pas trop emmerdant ? * On parle depuis des années d’une ligne Tel-Aviv – Jéru, mais c’est l’Arlésienne. Les chemins de fer sont très sous-développés ici. * T’aurais mis quatre fois moins de temps. * Qu’est-ce que c’est ? * Oh, fallait pas. * Passe-moi le coupe-papier, là. * Ah, c'est génial, ça. Le conducteur, en plus. * Effectivement, Le Sacre du Printemps commence par un solo de basson. * Oui, dans le registre suraigu. C'est aussi sublime que mortel. * Oui, si tu veux, la petite mort du bassoniste. * Il t'avait dit que j'en jouais ? * Ca a l'air incroyablement complexe. * Regarde, ces mesures asymétriques. * En tout cas, merci beaucoup. * C'est vrai. C'est un point commun que nous ne nous étions pas encore découverts. Ma passion juvénile pour Stravinsky, et le basson qui rompt le silence. C'est marrant, j'avais oublié tout ça. * Tu sais, après ma période Stravinsky, j'ai été foudroyé par Bach. * Ah bon ? * Oui, ça m'a pris à peu près au même moment. Bien sûr, c'est des christiâneries, mais n'empêche, les Passions, Saint Jean, Saint Matthieu, la puissance du drame, le sacrifice d’un homme pour les autres. Herr, Herr unser Herrscher. * A la fin de l’été, nous irons à Florence. * Je crois que je m’en réjouis moins que lui. * Voir tous ces Christs en croix, une semaine durant. * Mais c’est l’Art. La splendeur de l’Art florentin. * Mais si, tu verras Botticelli, Filippo Lippi, * Et les églises, et encore les églises.
* Alors, t’as aimé Tel-Aviv ? * Moi-même, je suis très attaché à cette ville, bien qu’elle ne soit pas belle à proprement parler. * Non, moi je la trouve moche. J’ai jamais compris ton amour pour ce bloc de béton. * Ah, il t'a pas expliqué ? Je suis chercheuse en physique appliquée. * Dans l'optronique. Je travaille à l'intégration de composants optiques pour l'élaboration d'un switch. Il y a deux ans, j'étais à la pointe de la pointe. J'avais choisi un secteur extrêmement porteur. * Non, aujourd'hui c'est plus trop ça. * C'est le marasme, tu veux dire. On a tous peur de perdre notre travail en ce moment. Jour après jour, on apprend qu’une telle ou untel s’est fait licencier. * Parce que les compagnies de télécom ont surinvesti dans les années fastes. * Oui, un peu comme partout, mais ici, je crois que c'est trois fois pire. En plus vient se greffer la situation géopolitique qui ne nous est pas très favorable, c'est le moins qu'on puisse dire. * Et dans mon domaine, c'est pareil. * Je travaille au même endroit qu'elle, sur le campus de l'université scientifique. La recherche a plusieurs sources de financement. La France donne, l'Allemagne donne. * Beaucoup plus que les autres d'ailleurs. * Oui, on peut le comprendre. * Et il y a une part provenant de l'Union Européenne. Il faut quelqu’un pour s’en occuper. C'est mon boulot. * On peut te poser une question ? * On s’est demandé. Comment dire ? * Si c’est pas indiscret, pourquoi es-tu venu en Israël ? *
* Nous devons te dire quelque chose. * Demain, nous entamons un jeûne. Il durera vingt-cinq heures. * C'est un peu compliqué à t'expliquer. En gros, nous commémorons la destruction du Temple. * Et c'est aussi la raison pour laquelle je ne me rase pas depuis quelques jours. * Promets-moi de te raser dès la fin du jeûne. On dirait un terroriste avec une kippa.
* La kippa, c'est une manière de signifier que tu n'es pas au-dessus de tout. * Etre juif, c'est effectivement, partager un ensemble de symboles, mais c'est surtout un ensemble de pratiques. * Non, la femme n'étudie pas la Torah. Ou plutôt si, elle l'étudie, dans ses jeunes années, elle en connaît donc les bases. Son rôle est de préserver l'essentiel. La pureté conjugale, la pureté du foyer. * Oui, préserver la structure familiale. * Elle doit se charger de l’éducation des enfants. * J’ai suivi des cours, sans quoi je n’aurais pas eu le droit de me marier. * Non, il n’y a pas de mariage laïc en Israël. * Je n’ai pas à étudier le Talmud, mais je dois en connaître les grandes lignes, pour les enfants. * Je m’occupe aussi du casherout. * La pureté de l’alimentation. Par exemple l’interdiction de mélanger les produits laitiers à la viande. On a une vaisselle spéciale qui ne doit pas non plus se mélanger au reste. * Oui, il y a bien d’autres règles encore. * Par exemple, après chaque cycle, je dois me tremper dans de l’eau pure. Pas un seul cheveu ne doit dépasser. * Pour me purifier.
* Demain, moi, je serais toi, j'irais à la Knesset et au musée d'Israël le matin. * Et le soir, ce qu'il pourrait faire, c'est se balader dans Mea Sharim. * C'est le quartier ultra-orthodoxe. Ils ont reproduit le Ghetto. Ils refusent l'Etat d'Israël, ils refusent la société israélienne. Par exemple, ils n'envoient pas de courrier. Il leur faudrait acheter des timbres à un Etat qu'ils ne reconnaissent pas. Et tout est à l'avenant. Les hommes passent le plus clair de leur temps à étudier le Talmud, ils ne peuvent pas travailler. Ils sont donc en général très pauvres. * Les femmes ne connaissent pas la pilule. Quand ils ont des enfants, ils en ont dix. * Oui, ils parlent yiddish. L’hébreu est toujours la langue sacrée pour eux, mais il m’est arrivé de m’adresser à des ultras en hébreu sans parvenir à me faire comprendre. * Les enfants que tu vois avec les cheveux longs ? C’est parce qu’ils ne les coupent pas avant que leur fils ait 3 ans. C’est une phrase tirée des Nombres, je crois. Une histoire de récolte des fruits de l’arbre, et de temps à respecter.
* C'est une question difficile. * Oui, en quelque sorte, la trajectoire que tu as imprimée à ta vie est précisément opposée à la mienne. Alors que tu choisissais d'entreprendre une remise en question radicale des valeurs qui te composaient, je décidais de me resserrer sur cette identité, je suis juif. * Pendant que tu t'éparpillais, je me rassemblais. * Crois moi, j'en ai vu, des gens malheureux. Des gens qui ont passé leur vie chez le psy. Des gens qui ont divorcé trois fois, d'autres qui ne se sont jamais mariés, qui ont perdu leur vie à remâcher leur amertume. Qu'ai-je fait de ma vie ? * Il était mort pour eux, et ils étaient bien seuls. * Pourquoi ne pas faire quelque chose de cette identité qui m'a été donnée ? A ma naissance au monde, il m'a été dit tu es juif. J'ai observé, j'ai réfléchi. A vingt ans, j'ai accepté. * Ca ne m’étonne pas tellement que tu ais ce souvenir de moi. * Oui, j’étais complètement déphasé. Je suis né en Israël, et très tôt, ma famille est allée en Côte d’Ivoire, puis en France. Je pleurais tout le temps. * Tout a commencé à se préciser grâce à des gens que je fréquentais à Science Po. * Non, probablement pas. Je ne pense pas que je me serais tourné vers le judaïsme si je n'avais pas été juif. * Le terme est assez laid, mais il me convient, c'est une hygiène. Un ensemble de règles structurantes. Je vais peut-être te choquer, mais j’assimilerais volontiers mon choix d’observant à un vœu de sottise. * Mais en fait, tu te construis ton judaïsme. * On n'a pas d'équivalent des prêtres. * Non, un rabbin, c'est simplement un enseignant, un érudit. Pendant nos cérémonies, les officiants peuvent très bien être des jeunes, pour peu qu'ils aient une belle voix. * Aucun de ses représentants ne viendra jamais te dicter quoi que se soit. Personne ne te juge, sinon Lui.
* A l'époque, je faisais beaucoup de théâtre. * Essentiellement de la mise en scène. Et récemment, un copain de l'époque m'a contacté. Je lui ai expliqué où j'étais, ce que je faisais. Il m'a dit des choses du genre Mais comment ? C'est impossible, ta voie était dans le théâtre, il faut que tu reviennes en France. * En toute honnêteté, ce que je faisais, c'était pas mal, mais ça restait quand même de l'amateurisme. * Pour moi, c'est pareil. Une de mes anciennes amies de Marseille m'envoie régulièrement des mails pour me ramener à la raison. * En fait, je pense qu'elle n'a pas compris. Le plus souvent, on m'explique que je suis folle, qu'on ne peut pas construire sa vie sous les bombes, c’est Alors, quand est-ce que tu rentres ? * Lui non plus n'a pas compris. * Consciemment ou pas, plus que me rattacher à la France, je crois qu'il voulait me détacher de ma judéité. * Il n'a pas compris pourquoi je suis là, ce en quoi je crois, ce pourquoi je vis. * Il n'a pas compris qui je suis.
* Parfois, se réveiller ici est une épreuve. * Chaque matin, j’ouvre les yeux, et me crois pour quelques secondes dans un pays normal. Et l’instant où je reprends conscience est toujours douloureux. Non, je ne vis pas dans un pays normal. * Un jour, j’ai entendu l’explosion. * Oui, c’était à Jérusalem. Ca s’était produit à un endroit où je passais tous les jours. Cette fois-ci, j’ai perdu un copain de classe. Quand ça arrive, même si nous ne sommes pas concernés directement, ça nous touche. Je ne parviens plus à me concentrer dans les heures qui suivent. Je ne pense plus qu’à ça. Je me souviens du jour où l’un de mes professeurs est entré dans l’amphi. D’une voix lente, il nous a dit, Quelque chose de terrible est arrivé.
* La position d'Arafat est extrêmement ambiguë. Je pense que tant qu'il est là, rien n'avancera réellement. * Oui, il a fondé le Fatah. * L'OLP condamne, chaque fois qu'il y a un attentat. Mais ce qui se passe par derrière, on n'en sait trop rien. * Mon père pense que l'Intifada va reprendre à la rentrée. Moi, honnêtement, je ne crois pas. * Franchement, ton père, bien qu'il s'en défende, il est très connecté à Israël. Il lit les journaux israéliens tous les matins. Alors que moi, Le Monde, je le lis rarement plus de deux fois par mois. * Oui, c'est vrai. * Ca s’est passé quand Sharon est allé sur l'Esplanade des Mosquées. C’est ce jour là que tout est parti. * Non, je ne vois pas les choses comme toi. Ca n'était qu'un prétexte que cherchaient les Palestiniens. * Bien sûr. Aucun problème, en Israël les gens sont très directs. C’est Bonjour, combien tu gagnes, pour qui tu votes? * D’ailleurs parfois l’hypocrisie française me manque un peu. Etre direct tout le temps, c’est assez fatiguant. * Je vais te dire, la première fois que j'ai voté Sharon, je m'en souviens très bien. En sortant du bureau de vote, je me revois descendre les marches, et voir passer deux enfants, juste devant moi. Deux Arabes. Ils marchaient à côté d'un petit âne. Je me suis dit Qu'ont-ils fait? Qu'ont-ils fait pour mériter ça? J’en étais malade. Le remord me tordait le ventre. J’ai mis plusieurs jours à m’en remettre. * Non, la deuxième fois, j'ai éjecté Barak sans état d'âme. Il n'a pas été à la hauteur. * Oui, je pense que Sharon est l'homme de la situation. Il est fort, il ne se laisse pas avoir par l'opposition et par ses propres amis, contrairement à ses prédécesseurs. * Tu sais, ici, il a surpris tout le monde. Il a fait un effort très important de pédagogie, notamment vis à vis des Américains. Ils nous comprennent beaucoup mieux, aujourd'hui. Pour lui, au départ, c'était beaucoup plus difficile que pour Netanyahu, par exemple, qui est un politicien pur jus, parlant parfaitement anglais. * Il a passé dix ans aux Etats-Unis, je crois qu'il est diplômé de Harvard. Sharon, lui, est un militaire. C'est le Général Sharon. Il a su faire accepter cette évidence, on ne négocie pas sous les bombes. * Oui, je souris. * Je souris parce que chaque fois qu'on en parle avec un Français, c'est la même chanson, Sabra et Chatila. * En France, on omet souvent certains détails d'importance. * Les massacres de Sabra et Chatila ont été perpétrés par des milices chrétiennes libanaises. Sharon leur avait ordonné de supprimer les terroristes. Eux, ils ont tué tout le monde. * Les femmes, les enfants, les vieux. Tout le monde. Le crime de Sharon est certainement de ne pas avoir été là au moment des faits. La situation lui a échappé. Là est sa responsabilité. Mais pas ailleurs.
* J'étais dans une école privée à Marseille. * Oui, il y avait une partie du temps consacrée à l'instruction religieuse. Mais l'enseignement général n'était pas négligé, loin s’en faut. * Le point noir, c’est qu’elle manquait de moyens. J'étais souvent frustrée de ne pas pouvoir réaliser les montages en physique. Ma première vraie expérience, je l'ai menée ici, au labo de recherche. * Dans cette école, un voyage en Pologne est organisé tous les ans pour les élèves de seconde ou de première. Je suis donc allée à Auschwitz. Ma sœur, qui a sept ans de plus que moi, s’occupait chaque année d’un groupe de jeunes. Cette année-là, elle a demandé à être affectée à l’encadrement de mon groupe, pour partager ce moment avec moi. Tous les ans, environ 6000 jeunes viennent du monde entier. Auschwitz était un camp de travail. Quand tu n'étais plus jugé apte à travailler, on t'envoyait à Birkenau. * Oui, un camp d'extermination. C'est la Marche des Vivants, entre Auschwitz et Birkenau, pour se souvenir. * Emouvant est un mot un peu faible. A Birkenau, un orchestre nous a accueillis. Il jouait pour nous, comme c'était le cas pour ceux qui pénétraient dans les camps de la mort. Certains des musiciens étaient des témoins. * Des rescapés. * Là, nous avons récité la prière juive pour les morts, le Kaddish. Je sais qu’au même moment, à la Knesset, les Israéliens sont appelés à lire le nom des leurs, victimes de la Shoah. La tradition veut que les membres du gouvernement y participent. C'est une chose qu'il est impossible d'oublier. Quand, de surcroît, tu es juive, cette expérience est fondatrice. * C'est ce jour-là que c'est arrivé. * Je ne pouvais plus penser comme avant. Je me suis rendue compte de la chance que j'avais de naître pendant la seconde moitié du vingtième siècle. Il m’était possible d'apporter ma pierre à l'édifice, à l'histoire de mon peuple. Cette occasion unique qui m'a été donnée, il aurait été lâche de ne pas la saisir. * Ma sœur est partie avant moi. Puis elle est revenue à Marseille. * C'était trop dur pour elle d'être séparée de notre famille. Deux ans plus tard, juste après mon bac, nous sommes venues toutes les deux. Et l'année d'après, mes parents nous ont rejointes. * Ma famille est à nouveau réunie maintenant. A Jérusalem.
* On s'est mariés il y a deux mois. * Viens, je vais te montrer l'album. * Tout le monde était ravi, ça se voit sur les photos, non? * On était dans les 200. * En ce moment j’arrête pas d’aller à des mariages d’ailleurs. Il y a eu une première vague quand j’avais vingt ans, et voici la deuxième, la vague de celles qui ont fait des études. * Je suis déjà allée à un mariage complètement fou. C'était pas très sympa d'ailleurs. * On était trop. On devait être 1000. Ca arrive souvent chez les ultras. Ils ont beaucoup d'enfants. Mais faut pouvoir suivre, financièrement.
* Elle ? Non, j'ai plus trop de nouvelles. Je sais juste qu'elle travaille dans la mode et que son mari est dans la com. * Non, lui non plus. Il doit être à la Société Générale. * Non, non. Il est passé par les US et Londres. Il est dans la finance. * Oui, il a un enfant. * Je ne les revois plus. Ils ne sont pas venus au mariage.
* Viens, je vais te montrer quelque chose. * Génial, non ? * Ca nous a été offert par un ami pour notre mariage. * EINSTEIN'S 1912 MANUSCRIPT ON THE SPECIAL THEORY OF RELATIVITY. * Regarde, sur la page de droite t'as le fac-similé, et à gauche la traduction en anglais. * Et si tu fais bien attention, ils ont barré certains passages qui ont également été barrés par Einstein. * Oui, c'est un document exceptionnel. D'ailleurs, je crois que l'original est au campus des sciences, mais je sais pas où précisément. Il faudrait que je me renseigne. * Tu savais qu'on avait proposé à Einstein la présidence d'Israël? * Oui, il l'a refusée.
* Une amie d'enfance est venue à mon mariage. Elle a pris un avion avec la compagnie El Al. * A l'embarquement, ils ont failli ne pas la laisser partir. * Il y a des Israéliens détachés à Paris, spécialement pour assurer les contrôles d'identité. * Le premier détournement ? Oui, t'as raison, ça devait être sur El Al. * J'ai reçu un coup de téléphone. C'est seulement après m'avoir parlé en hébreu qu'ils lui ont donné l'autorisation. * Mais mon père a eu des problèmes aussi. * Prof en math spé, mais il y a quelques années, il voyageait pas mal pour son travail. A chaque fois qu'il passait à la douane, en Israël, il se faisait cuisiner. * Oui, bien sûr, il est juif, mais on pense que son signalement devait correspondre à une autre personne. Et ça ratait pas, à chaque fois. A la fin, il s'y attendait. Il donnait son passeport, et c'était reparti. * Ca ne m'étonne pas qu'ils t'aient posé ces questions. * Parce que tu es seul et que tu n'es pas juif. * C'est facile. D'après ton nom. * Ah bon ? C'est quoi ton nom, déjà ? *
* Je suis sépharade. * Oui, c’est vrai, je suis pas du tout typée, mais c’est comme ça. * Mon grand-père était très attaché à la France, aux valeurs républicaines. Il était reconnaissant envers la France d’avoir rattaché les juifs algériens. Je me souviens, il tenait absolument à ce que nous votions. Il a eu son bac en Algérie, à une époque où seulement trois Algériens sur cent l’obtenaient. * Les Sépharades sont plus ou moins méprisés par les Ashkénazes. Les premiers immigrants venaient de l’Europe de l’Est. Ils ont bâti Israël, ils en sont aujourd’hui l’épine dorsale, l’élite intellectuelle. Tu sais, on a du mal à croire que je sois sépharade. Seuls les Ashkénazes font de la musique. * Ces hiérarchisations plus ou moins tacites ont été et sont toujours monnaie courante. * Oui, comme dans toute communauté. Le même type de rapports a existé entre les juifs autrichiens, les juifs allemands, les juifs hongrois, les juifs français à divers moments de l’Histoire. * Il n’est pas vraiment apparent car le problème palestinien rend tout cela annexe voire inaudible. * Oui, les mariages mixtes sont tout de même très fréquents. * Epouser un Ashkénaze est une promotion sociale. * Par exemple, 70% des avocats sont ashkénazes. A l’université, au campus des sciences, ils sont l’écrasante majorité. Aujourd’hui, toutes mes amies sont ashkénazes, et on pense que je le suis aussi. * Non, moi je ne me suis jamais posée la question. Mais d’autres se la posent parfois pour moi. * L’an dernier, je me suis rendue à un mariage. Plusieurs de mes amies d’enfance étaient présentes. Durant toute la soirée, je m’en suis prise plein la gueule. * Elles me reprochaient de m’être engagée dans des études longues, et de ne pas être mariée, à mon âge. * Dans les milieux religieux, on se marie avant dix-neuf ans. On me taxait d’égoïsme. Quand l’une d’elle a su que je me mariais avec lui, elle m’a dit De toute façon, j’ai l’ai toujours su. Tu ne pouvais pas te contenter d’un Sépharade. Je suis rentrée chez moi en pleurant.
* Non, en Israël, il n’y pas de véritable politique de soutien du cinéma, comme elle peut exister en France. * Amos Gitaï ? * Bien sûr. En Israël, j’ai vu plusieurs de ses films. * J’en pense que ça vaut pas grand-chose. Si je prends l’exemple de Kadosh, qui est le plus parlant selon moi, sa malhonnêteté intellectuelle y est manifeste. Il prend un cas précis et extrême et laisse à penser qu’il a valeur d’universalité. Non, vraiment, ce film m’a énormément déplu. En plus, je crois qu’un public français ne peut rien y comprendre. La plupart des références évoquées lui passent forcément au-dessus de la tête. * Je sais qu’il est encensé en Europe, mais la plupart des Européens n’ont pas les clés, les sources. Un homme qui viole sa femme, ça peut se produire dans tous les milieux. Il met en exergue certaines phrases extraites du Talmud pour nous asséner son point de vue. Mais le problème, c’est que dans les Ecritures, on a tout et son contraire trois lignes plus loin. C’est beaucoup trop facile de grossir un détail. Des extraits sont cités tout du long, mais c’est par la tradition orale que se fait la transmission.
* Alors là, si on rentre là-dedans, on n’a pas fini. * Oui, si tu veux, va chercher ton carnet. * La Torah, pour nous, c’est la Loi écrite, ou encore le Pentateuque, qui se compose de cinq parties. La Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome. * Les Ecrits, ce sont entre autres les Psaumes, les Proverbes, le Livre de Job, le Cantique des cantiques. * La Torah comprend les commentaires du Talmud, et le Midrash. * Le Midrash est divisée en deux parties, la Halakha et la Haggadah. * Les manuscrits de la Mer Morte, attribués à des moines juifs esséniens, c’était à la même époque. * Ils ont été découverts en Jordanie par des Bédouins dans les années 50. * Ils contiennent notamment les Apocryphes et les Pseudépigraphes. * Les Apocryphes, ce sont les livres bibliques présents dans la version grecque de l’Ancien Testament, mais pas dans la version hébraïque. * Les Pseudépigraphes, ce sont les textes désignés comme Apocryphes par les catholiques. * Oui, c’est un peu compliqué, je te l’accorde. * Les manuscrits se trouvent au Shrine of the Book, au musée Rockefeller. Tu les verras demain. * Le Talmud, c’est un recueil de droit civil et religieux, un ensemble de commentaires sur la Torah, la Mishna. Il comprend également un commentaire sur la Mishna, appelé Gemara. Tu as aussi la Halakha, qui complète les lois bibliques, ce sont les interprétations rabbiniques. C’est l’aspect juridique, l’incidence légale, on dit aussi halakhique. * L’application concrète des principes éthiques et théologiques exposés dans la Haggadah. La Halakha a continué d’évoluer avec l’apparition de situations inédites. * Dans les Yeshivas, ils se disputent, c’est une ébullition dialectique, parfois violente, pour aboutir à l’incidence légale. * Une Yeshiva ? C’est une école talmudique. * Oui, c’est assez marrant, ils crient, ils hurlent, mais c’est pour trouver une solution. * En fait, tu as deux versions du Talmud. * Le Talmud de Jérusalem, et le Talmud de Babylone. * Ils ont la même Mishna, mais pas la même Gemara, écrites en araméen occidental et araméen babylonien. Celle de Jérusalem est moins importante. * Oui, je sais le lire. C’est une langue sémitique, elle a beaucoup de points communs avec l’hébreu. Avant l’ère chrétienne, c’était la langue des Juifs de Palestine. * Tu as des Mishna et des Gemara ponctuées, pour ceux qui ont du mal. Non, regarde dans ce paragraphe, pas de ponctuation. * Gemara, ça veut dire perfection. * C’est passionnant à lire. La langue est très libre, insolente parfois. * La Mishna, c’est la codification des lois orales de l’Ancien Testament et des lois politiques et civiles. Le but est d’établir une cohérence entre les déclarations parfois contradictoires de la Bible et le judaïsme. * En hébreu, mais il y a aussi des parties en araméen et en grec. * Plusieurs siècles d’évolution. * C’est Akiba ben Joseph qui a jeté les bases de la Mishna en proposant une systématisation de la tradition orale. * Oui, c’est juste, par définition, on n’écrivait pas la loi orale. Mais à certaines périodes, notamment pendant les exodes, les Juifs craignaient que la tradition ne se perde. Il a donc fallu compiler. * Puis il y a eu les écrivains de la Diaspora. Les œuvres kabbalistiques, le Zohar. * Le Zohar a été une des principales sources d’inspiration du hassidisme. * Un mysticisme juif talmudique. * Oui, les Loubavitch sont une dynastie hassidique. * Il y a un nom que tu dois connaître. * Rachi. * Un rabbin, un des commentateurs les plus importants. * Au onzième siècle. Il est mort selon la tradition, en inscrivant le mot pur dans son commentaire du Talmud. * Aujourd’hui, il est intégré à toutes les éditions. Son commentaire du Pentateuque a été le premier livre hébreu imprimé. Il a répondu à toutes sortes de questions pratiques. C’est lui, notamment, qui a interdit la polygamie. * Il était français. * Ses petits-fils ont rédigé des commentaires sur ses commentaires. * La loi orale permet de comprendre la loi écrite. * C’est le Talmud, le Midrash, et le Zohar. * Quand on est jeune, on étudie principalement le Pentateuque. Plus on prend de l’âge, plus on s’oriente vers le Talmud. * Oui, ce sont des commentaires sur les commentaires sur les commentaires. * Des réflexions d’ordre méta-méta-méta-textuelles. * Quand ta connaissance du corpus, de sa structure et de son intertextualité s’accroît, tu peux monter d’un étage. * Mais n’est-ce pas le propre de tout processus d’érudition ? * Absolument. C’est sans fin.
6 * Bien dormi ? * Sers toi. * Dans le placard, là. * Pour l'eau, tu tournes ce bouton, et ça passe par le filtre. * Oui, en général, vaut mieux éviter de la boire directement. J'ai des amis qui ont un système bien plus complexe. L'eau passe par trois compartiments. * Cet engin ? Ca s'appelle un cooler. On met de l'eau dedans, à l'intérieur, y a des ventilateurs. Ca rafraîchit l'air de la pièce. Mais c'est pas une clim. à proprement parler. * Ca ? C’est pour prier. Ce sont des phylactères. * Ces petites boîtes carrées renferment des bandes de parchemin sur lesquels sont inscrits des versets de la Bible. * J’entoure mon bras gauche avec la bande lors de ma prière du matin. On les reçoit à sa bar-mitsva. * Oui, ça ne me gêne pas, tu peux y aller. * C’est fait ? * Quand j’ai fini ma prière du matin, avant qu’elle ne se lève, en général je dessine. * Là, je termine le portrait d’un ami qui se marie la semaine prochaine. * Oui, j'ai jamais vraiment arrêté. Et toi ? * Ah, c'est dommage. * Bonjour. Ca va? * Nous on va bientôt aller au boulot. * Ce qu'on peut faire, c'est se retrouver sur le campus à midi, pour le repas. * On va te déposer devant le musée d'Israël. Tu pourras voir le manuscrit de la Mer Morte. * Tu pourras aussi visiter la Knesset. C'est juste à côté. Y a une grande Menora devant. * En ce moment, devant la Knesset, y a souvent des manifestations, parfois, y a même des gens qui campent. C'est incroyable. * C'est à cause de la série de coupes budgétaires décidées par le gouvernement. Parfois, ce sont des victimes du terrorisme, aussi. * Bon, on te laisse. * Prends garde au soleil.
* Alors, le musée d'Israël, c'était bien ? * Et pour ici, ils t'ont laissé passer sans trop de problème ? * Je trouve que sur le campus, ils font mal leur boulot. * Je suis rentré en voiture, ils ont même pas regardé la malle. * Oui, peut-être, le fait que je parle hébreu. * N'empêche, dans une cafétéria du campus de socio, un peu comme ici, il y a eu un attentat très meurtrier, récemment. * Bon et le musée, qu'est-ce qui t'a frappé le plus ? * Tiens. Franchement, c'est marginal. Les impressionnistes, y en a d'accord, mais par rapport au reste, quand même. C'est le fonds juif le plus impressionnant, non ? * Efrat Natan, oui, Micha Kirshner, oui. * Non, lui je le connais pas. * Lui non plus. * Un dénigrement de la Cène. Non je ne me souviens pas avoir vu ça. * L'art moderne, en somme.
* J'ai une amie roumaine francophone qui voue une véritable passion pour la langue française. Parler français, c'était échapper à la dictature. C'est comme si Ceausescu était parvenu à corrompre la langue roumaine en soi. * Elle était éprise de littérature française. Toute la littérature française. * Mais elle détestait les Français. * Parce qu'elle pensait qu'ils étaient racistes. Mieux, fondamentalement racistes. * Elle pensait qu'il existait une sorte d'institutionnalisation du racisme et de la xénophobie. * Par le biais de l'éducation. * Franchement, moi, je crois que c'est très exagéré. Mais il est vrai qu’y a en ce moment une montée de l'antisémitisme en France. Je crois que c'est essentiellement dû au fait que le gouvernement est éminemment pro-palestinien. * Je me base sur des faits, sur mon expérience personnelle. * J'ai des amis qu'on a refusé de servir sur les Champs-Elysées. * Tout simplement parce qu'ils parlaient hébreu. * La dernière fois que je suis venue en France, au début, j'ai caché que j'étais israélienne. * Là, ça ne s'est pas trop mal passé, j'étais avec des gens ouverts d'esprits et plutôt intelligents. * C'était pour un stage de musique. Mais aujourd'hui, pour te donner un exemple précis, sur Internet, je n'utilise plus ICQ. * Je recevais des messages ignobles d'inconnus. Ca venait de France. * Ils devaient se baser sur ma nationalité que j'avais eu le malheur d'indiquer dans mon profil. * Par exemple, Va brûler en enfer, sale Juive.
* Bien sûr, vous allez où ? * Oui, oui. C'est bon. Vous parlez français non ? * Oui moi aussi. Je suis marocaine d'origine. C'est un peu compliqué, en fait je suis née à Paris. Je suis venue ici il y a 43 ans. * Mais dites-moi, vous ne pouvez pas aller à Mea Sharim comme ça. Il faut vous couvrir la tête. * Vous êtes juif ? * Non, une casquette suffira. Vous en trouverez facilement sur la route de Jaffa. * Oui, vous pouvez descendre là. Au revoir.
* Bonjour, vous avez besoin d'aide? * Non, je dis ça comme ça, je vous vois écrire accroupi. * Ah bon, vous allez dans la rue Mea Sharim. Mais dites-moi, vous êtes français, n’est-ce pas ? * Allez, venez, venez, entrez. On va discuter. * Venez je vous dis, je vous offre le thé. * Je suis avocat. Mon domaine, c’est surtout le droit du travail. * Vous êtes juif ? * Moi non plus. Allez venez. * Au début, je défendais les Palestiniens employés à Jérusalem. Maintenant, je défends aussi beaucoup d’Israéliens. * Je suis palestinien. * Bon, comme vous voudrez. * Vous verrez, là-bas, le noir est la couleur dominante. * Oui, vous pouvez prendre des photos, c'est pas Shabbat, mais ne vous faites pas trop remarquer quand même. * Au revoir. A un de ces jours peut-être.
* Ca s'est bien passé, Mea Sharim ? * Nous, on renvient de chez mes parents. On a mangé pour la dernière fois avant le jeûne. Avant 19H30, parce que mon père a décrété que celui-ci durerait vingt-cinq heures. * Par exemple des olives et des oeufs, symboles du deuil. * Non, en général on n'a pas le droit de manger ce qu'on veut. Par exemple pas de poissons sans écailles, ou sans nageoires. * Pas de crustacés. Pour la viande, uniquement les ruminants ayant le sabot fendu. * C’est dans le Deutéronome. * Demain, nous romprons le jeûne ensemble, avec des amis. * Ce soir, nous t'emmenons au Mur Occidental. * Oui, le Mur des Lamentations. Je vais prier. * T'es prêt ? * Oui, nous mettons des chaussures en plastique. Ce soir, nous n'avons pas le droit aux semelles de cuir. * Toujours le deuil. * Non, non. On ne passe pas par le souk. * Comme tu voudras. On passe par le quartier arménien, alors. * Non, pas principalement pour des raisons de sécurité.
* Oui, là, on va peut-être nous fouiller. * L’entrée est séparée pour les femmes. * C’est à cause des fouilles au corps. * Les hélicoptères qui arrêtent pas de tourner, c'est la sécurité. En ce moment les services sont sur les dents. C'est un jour particulier. Il y a beaucoup de monde, beaucoup de religieux notamment. Les gens reviennent maintenant. La confiance se rétablit péniblement. Y a longtemps que j’avais pas vu autant de monde devant le Mur. Tu as de la chance. * Bon, je vous retrouve ici dans un quart d’heure. * Oui, je reste ici. Devant le Mur, seuls les hommes vont prier. * Bien sûr, tu peux venir. * Non, t’en fais pas. * T’exagères, ça m’étonnerais que tu sois le seul quand même. * Bon, oui, t’as peut-être raison, mais de toute façon, c’est pas écrit sur ton front. Allez, suis-moi.
* Alors, tu es allé jusqu’au Mur ? * Oui, derrière, c’est l’Esplanade des Mosquées. Ce que tu entends, c’est l’appel à la prière. * Et encore derrière, tu peux voir le Mont des Oliviers. * Ha bon ? Et qu’est-ce qui t’a impressionné à ce point ? * La ferveur, moi, ça ne me frappe plus vraiment. Ce que tu as ressenti intensément ici, je n’y prête plus guère attention. Je dois m’y être habitué. * La grotte sur le côté prolonge le Mur. Le pan du Mur sur la droite n’a été dégagé que récemment. Regarde un peu la taille des blocs. Aujourd’hui encore, on se demande comment ils ont fait. * Oui, il a été édifié par Hérode, qui voulait assimiler les Juifs au peuple romain. * T'as vu les Noirs. * Oui, les ultras. Quand je passe, ils tournent la tête. * Ils n'ont pas le droit de regarder les femmes. * Pour se marier, je ne sais pas, ils acceptent celle qu'on leur présente, je suppose. * Les Noirs qui ont l’accent américain sont en général très friqués. Contrairement aux Loubavitchs d’ici, ils s’autorisent à travailler à mi-temps. Le quartier juif de la vieille ville a été pris d’assaut par les Américains. L’immobilier y est trop cher. D’ailleurs, derrière nous, ce sont des écoles talmudiques essentiellement d’origine américaine. * Tu pourras le constater à maintes reprises en Israël. Le peuple juif est loin d’être monolithique. * Tous les gens assis parterre, c'est en signe de deuil. * Oui, ils chantent des psaumes. * Quand ma mère a été endeuillée, elle devait rester assise. * Elle avait perdu un proche. * Sa mère. * Ses frères non plus n’avaient pas le droit de travailler. Moi, je n'étais pas endeuillée au sens strict. Donc avec ma sœur, je suis rentrée en France pour l'aider. Nous avons cuisiné pour toute la famille qui était rassemblée. * Vingt personnes. Elle n'avait pas le droit de se laver non plus. * Pendant une semaine.
* Ma sœur est dans un kibboutz. * Le sien est religieux, mais la plupart sont laïcs. Quand elle ne ramenait pas de salaire, elle devait travailler pour la communauté. Elle n’avait le droit de travailler pour elle-même qu’un jour et demi par semaine. * Surtout les tâches ménagères, la cuisine. Pour les hommes en général, c’est le travail agricole. * Quand elle était étudiante, elle préparait un doctorat d’économie sur le développement palestinien. C’est assez drôle quand tu sais que son kibboutz est franchement marqué à droite. Elle était en relation très étroite avec des Palestiniens à Gaza. Aujourd’hui, tous ses contacts ont été rompus. * Elle a dû faire avec les moyens du bord et se contenter des données qu’elle avait collectées. * Elle est prof en fac, maintenant. Elle a trois enfants.
* Moi, j'aurais aimé me porter volontaire pour l'armée. * Je n'ai pas pu la faire parce que les immigrants de plus de vingt-quatre ans sont automatiquement exemptés. * C'est trois ou quatre ans pour les hommes, et deux ans pour les filles. Et on est de réserve chaque année pendant un mois. * Pourquoi j'aurais préféré la faire ? Ici c'est très différent. Ne pas avoir fait l'armée, c'est socialement difficile à assumer. J'aurais aimé pouvoir dire Si on a besoin de moi, je suis là. * Le père d'une de mes amies a fait l'armée sur le tard. Avant qu'il ne la fasse, ses enfants subissaient des railleries à l'école. La première fois qu'il est rentré à la maison en uniforme, ils étaient fous de joie. * Oui, une reconnaissance sociale.
7 * Ce que je te conseille aujourd’hui, c'est de suivre la route d’Evron. * Oui, Hébron si tu préfères. Ou la route de Bethléem, elles sont parallèles, elles passent tout près de chez nous. Tu remontes à pied jusqu’au Moulin de Monteflore. * Tu rentres dans la vieille ville par la porte de Jaffa. * Bon, eh bien à ce soir, alors. Bonne journée.
* Oui ? * C’est bien ça, la route de Jaffa. Eh bien je fais mon service. Je suis née en Turquie. Je suis venue avec ma famille il y a deux ans. * Mon père est musulman et ma mère est juive. * Non, ça crée pas trop de problème. Mon père n’est pas arabe. * Et toi, t’es là pour quoi ? * Oui, derrière moi, c’est un bus palestinien. * Non, tu peux y aller. Je reste assise ? * C’est bon ? * De rien, au revoir.
* Vous cherchez quelque chose ? * Si vous voulez, moi, je fais visiter la vieille ville. * J’ai compris que vous êtes français. Les Français, je sais tout de suite. Ils parlent spécial. Je sais pas pourquoi, les langues pour eux, c’est difficile. * Moi je parle six langues. Je suis guide à Jéru depuis 30 ans. Je connais tout le monde ici. * Vous verrez les quartiers arménien, juif, chrétien et musulman. On suivra la via Dolorosa, les principales stations du Calvaire. Vous verrez le Golgotha, le Saint Sépulcre. L’église de Marie, des moines coptes, un couvent éthiopien, le Cardo. * Non la mosquée d’Omar, vous verrez que l’extérieur. Vous pourrez pas. * Le quartier musulman ? Oui, bien sûr. Restez avec moi, et tout se passera bien.
Ca vous a plu ? * Bon, maintenant, suivez moi, je vous emmène chez un ami bédouin. Vous verrez il est charmant. * Entrez, entrez. * Asseyez-vous, je vous en prie. Je vais vous apporter du thé. * Vous allez voir, il vend des tapis en soie somptueux. Et pas chers en plus. * Regardez, regardez. Et hop, si je le fais tourner, vous voyez comme la lumière est changeante ? * J’en vends partout. Aux Etats-Unis principalement, grâce à Internet. Celui-ci, je vous le vends 800 dollars. Spécialement pour vous, parce que le business tourne au ralenti en ce moment. Je les facture 2000 dollars quand je les envoie à l’étranger. Vous faites vraiment une affaire. * Bon, dites moi combien vous en voulez. * Si, dites le moi. * Bien sûr. Même si vous m’achetez rien, on sera toujours amis. Mais dites quand même. * Si j’insiste. Combien voulez-vous mettre dans un cadeau ? Vous avez bien des gens qui vous sont chers tout de même ? * Regardez ce tapis, entièrement fait à la main par des Druzes de la région. Il sera dans vos cordes, j’en suis certain, étudiant ou pas. Pour combien ? Allez, combien ? * Tenez, votre thé.
* Mon fils me disait souvent Papa, pourquoi tu m’emmènes pas au Canada ? Dans un pays sûr. Aujourd’hui, il est docteur en pharmacie. * Et ma fille est avocate. * Oui, ils ont une bonne situation. Mais je me suis saigné pour ça. Je leur ai payé des études à l’université en Jordanie. * Le moment le plus terrible, c’était en l’an 2000. Au début de la deuxième Intifada. Je sortais de chez moi avec la peur au ventre. Faire ses courses, aller au restaurant. Tout posait problème. J’y pensais tout le temps.
* Vous savez que le pape est venu en l’an 2000 ? * A cette occasion, devinez un peu combien ils ont dépensé ? * Dix millions de dollars. La plupart des infrastructures sont restées. * Les dispositifs de vidéosurveillance. * Eh regardez. * Elles sont belles les filles ici, non ? * Vous êtes marié ? * Je vais vous donner conseil. Mariez vous France. Ici, les filles elles sont belles que tu les regardes, elles sont magnifiques que tu leur fais l’amour, mais si tu maries, c’est problèmes, les enfants, les papiers. Crois-moi, tu es français, tu es libre.
* Vous voulez aller à Bethléem ? * Non, vous pouvez venir avec moi en confiance. Il n’y aura pas de problème. * Vous avez eu des problèmes avec moi dans le quartier musulman ? * Non, bon. Vous savez, l’occasion se représentera pas à vous de si tôt. Voir Bethléem est un privilège. Vous le regretterez peut-être toute votre vie. * Allez, venez. La vie est courte, vous savez.
* Oui, on va sortir par la porte de Damas. Je suis garé derrière. * Oui, on est en plein Jérusalem-Est. * Vous voyez, tout se passe bien, non ? * Ma voiture est là. * Vous pouvez monter.
* On arrive au check-point. Bethléem, c’est juste après. * Non, rangez ça. Vaudrait mieux éviter. Ou alors, faites le tout de suite. Soyez discret. * C’est fait ? Bon. * Normalement, devrait pas y avoir de problème. * Je connais du monde.
* Avant la visite, je vous amène dans un restaurant libanais. Vous verrez, c’est très bon. * Il est chrétien. * Bonjour, bienvenue. Pour deux ? * Vous avez vu, ici, personne. * Il a rouvert qu’il y a deux mois. * Oui, juste après l’ouverture du check-point. * Il a dû faire des réparations. Les soldats israéliens avaient cassé toutes les vitres. * Ici, la situation est très difficile. En fait, c’est comme une prison. J’ai des amis qui ont de la famille à Ramallah. Ils ne peuvent pas se voir. Ils sont coincés ici. * Il y a une fabrique d’objets d’art à base de bois d’oliviers. Vingt-cinq familles en vivaient. Maintenant, ils ne vendent plus rien. Ou pratiquement. * Oui. * Oui, c’est d’accord. * Je vous comprends, c’est d’accord.
* Maintenant, je vais vous remettre à un autre guide. * Il est anglophone. * Oui, je sais, je ne vous en avais pas parlé. * Si je ne lui amenais personne, il ne pourrait pas travailler. * Non, ayez confiance. Encore une fois, vous avez eu des problèmes dans la vieille ville avec moi ? *
* Bonjour, montez, montez dans cette voiture. * On va visiter la grotte au Lait et l'église de la Nativité. * J’étais, enfin je suis ingénieur en électronique. Je travaillais pour la télévision koweitienne avant la première guerre du Golfe. * J’ai été obligé de revenir ici. Aujourd’hui, je ne peux plus exercer mon métier. Je suis coincé ici et il n’y a plus de travail. * Croyez-moi si vous voulez, mais depuis deux mois que le check-point est à nouveau ouvert, vous êtes la deuxième personne que je guide.* Regardez autour de vous. On est dans l’Eglise de la Nativité, et on est combien ? * On est deux. C’est ça. Il y a trois ans, vous n’auriez pas pu rester plus de deux minutes. C’était la Chapelle Sixtine, ici. Il fallait faire la queue deux heures. * Quand vous rentrerez en France, promettez-moi de le dire à vos amis. Promettez-moi de leur dire de venir, de leur dire qu’il n’y pas de danger, que notre pays est magnifique. Dites leur qu’il faut venir. Promettez-le moi.
* Regardez sur le mur de l’église, là-haut. * Ce sont des impacts de balles. * En l’an 2000, l'armée israélienne est entrée dans Bethléem avec des tanks. Ils ont encerclé l’église. * Soit disant parce qu’ils pensaient que des terroristes se cachaient à l’intérieur. * Non, il n’y avait que des gens innocents, qui avaient faim et soif. * Des Français, des Britanniques, des Italiens sont venus pour apporter de la nourriture aux personnes qui étaient à l’intérieur. * Comme la situation n’avançait pas, l’armée israélienne a fixé une mitrailleuse au sommet d’une grue, avec une caméra. C'était un sniper automatique. * Non, je suivais ça de chez moi, à la télévision.
* Oui bien sûr. Je me mets ici ? * C’est bon, c’est fait ? * Si vous voulez. Je vous écris ça où, sur votre carnet ? * Il faut que je vous dise quelque chose. Je n’ai plus assez d’argent pour envoyer mes enfants à l’école. Manger n’est pas toujours évident. * Vous faites comme vous voulez. * Oui, votre guide m’a rétribué. Mais vous faites comme vous voulez.
* Bon c’était bien ? * Je vous l'avais dit, il est très bien. * La dernière personne que j’ai amenée ici, c’était un Japonais, à peu près dans vos âges. * Il m’a dit qu’il s’intéressait à ce qui se passe ici. Après, il devait aller en Jordanie, en Turquie puis en Angleterre. Il allait étudier à Oxford. * Venez, entrez. Ils vont vous offrir le thé. * Oui, c’est vrai, je vous avais promis. Mais vous ne voulez pas regarder ? C’est très beau ce qu’ils font, tout en bois d’olivier. Vraiment. * Bon, d’accord, suivez-moi. * Oui, on rentre à Jéru. * Juste après le check-point, vous ferez attention, sur votre droite. * Oui, ça c’est une des raisons pour lesquelles les Palestiniens sont pas contents. * Les settlements. Je sais pas comment vous dites. * Les colonies, oui c’est ça. * Vous savez, ils respectent pas la ligne verte. * Oui, la frontière de 67. Tant que Sharon sera là, ça ira pas. Vous êtes au courant pour le mur ? * Eux, ils appellent ça la frontière de sécurité. * C’est une véritable bombe, vous savez. * Je vous laisse vers la vieille ville, d’accord ? * Vous préférez la porte de Damas, ou la porte de Jaffa ? * Vous descendez là ? * Je vous souhaite bonne chance. * Bien sûr. Gardez-le, j’en ai plein des stylos. Vous voulez écrire quoi ? *
* Bonjour. * Oui, vous êtes sur la route d’Hébron. Talpiot, c’est dans cette direction. * Je suis palestinienne. * Non, je suis née à Dubaï. Et toi ? * Ah, mais tu parles français alors. * Je travaille pour une mission de coordination, et dans le cadre de ce projet je suis amenée à rencontrer beaucoup de Français. * Oui, pour la paix. * Je ne parle pas hébreu, mais l’arabe est ma langue natale. * Le français, je l’ai appris à l’université. * Merci. * Au revoir. Bon séjour.
* Bonjour, alors, t’as passé une bonne journée ? * La vieille ville, c’était bien ? * Ah bon ? T’es allé à Bethléem ? T’y es allé comment ? * T’aurais pas dû y aller avec quelqu’un que tu connaissais pas. * T’aurais dû y aller en bus. Il aurait fallu qu’on en parle avant. * Parce qu’il y a eu des problèmes. * Des enlèvements. Des auto-stoppeurs. * Remarque c’est vrai que je vois pas trop l’intérêt d’enlever un touriste, français qui plus est. T’es revenu, c’est l’essentiel. Bon, tu veux prendre une douche ?
Viens voir. * Tu sais qu’il y a eu un attentat à Bagdad contre l’ambassade de Jordanie ? * Elle est jugée trop pro-américaine. * Le gars qui parle ? * C’est un ministre. * Likoud. * Bah, toujours le même genre d’histoire, il dit A-t-on le droit de se promener où l’on veut en Israël quand on est israélien ? * Il a voulu marcher sur le mont du Temple. * Non, la police israélienne l’en a empêché. * C’est vrai, on imagine difficilement une situation analogue en France. Un ministre contenu par la police. Ils ont dû avoir peur que ça dégénère. * Dis donc, ce soir, on va chez nos amis. On va casser le jeûne ensemble. Viens avec nous, ils sont très sympas. * Juif, pas juif, non, fais moi confiance, ils s'en foutent complètement.
* Je vous présente un ami d’enfance venu de France. * Bienvenue. * T’en fais pas, on est presque tous francophones. * Vas-y prends une assiette, tu verras, c’est très bon. * Le masque à gaz sur la photo, c’est les autorités qui nous ont demandés en février de toujours l’avoir avec nous. * Oui, on sortait jamais sans. * A cause de la guerre du Golfe. * Ce qu’on écoute ? * Tu connais pas ? * Bien sûr. C’est une reprise d’un chant chaâbi de Dahmane el Harrachi. * Quel film ? * Mémoire d’Immigré, non ça me dit rien. * Je sais pas ce qu’il dit exactement, je comprends pas très bien l’arabe. Je crois que c’est une chanson d’amour, ou un truc dans le genre. C’est si beau.
O TOI QUI T’EN VAS OU PARS-TU ? TU FINIRAS PAR REVENIR
COMBIEN DE GENS PEU AVISES ONT REGRETTE AVANT MOI ET AVANT TOI
LES JOURS NE DURENT PAS, NI MA JEUNESSE NI LA TIENNE
O LE PAUVRE DONT LA CHANCE EST PASSEE COMME MA CHANCE
8 * Pour les deux jours à venir, l’idéal ce serait que tu ailles à Ein Gedi. * C’est un kibboutz au bord de la Mer Morte. * Tu t’installes là-bas. Y a une auberge de jeunesse. On va vérifier sur Internet, je crois même que c’est un arrêt du bus Jérusalem – Eilat. Tu vas à Massada et tu reviens avant la nuit. * Oui, fais attention de ne pas rester coincé à Massada, n’oublie pas que pendant Shabbat, aucun bus ne circule. Et n’essaie pas de téléphoner, nous ne répondrons pas * On n’utilise jamais le téléphone pendant Shabbat. * Pour Eilat, on verra après quand tu seras revenu. * Oui, c’est une ville très touristique. C’est spécial, on dirait un peu Végas. La chose à faire là-bas, c’est aller à Coral Beach, au bord de la Mer Rouge. Tu loues des palmes et un tuba, et tu survoles les barrières de corail, entouré de poissons. C’est très impressionnant. On t’expliquera. * Tu peux emporter le minimum avec toi. Laisse ton gros sac ici, ce sera plus pratique pour toi. * Ah bon, on t'a conseillé le Sinaï ? * Non, y a rien à faire là-bas. * D'ailleurs c'est certainement pour ça que les Israéliens y vont. On est soumis à une telle pression que parfois, on a besoin de tout débrancher. * C'est très israélien, ça. Face à la mer, fumer le Narguilé.
* Bonjour * Oui, c’est bien ça. Ticket s’il vous plait.
* Regardez la borne sur votre gauche. * Oui, on vient de passer en dessous des moins trois cents mètres. * Non, franchement non, je sens rien. Vous sentez quelque chose, vous ? * Je fais le trajet plusieurs fois par semaine depuis des années, alors vous comprenez, mes oreilles sont habituées maintenant. * Là, regardez, moins quatre cents mètres. * Vous venez de France, c’est ça ? * Vous êtes au courant que chez vous il fait très chaud en ce moment ? * Pas autant qu’ici, mais quand même, c’est beaucoup pour la France. * Aux informations, à la télé. * Oui, c’est là. * C’est ça, le kibboutz. C’est la première fois que vous êtes aussi bas, hein ? * Au revoir, bonne chance.
* Bonjour. * Oui, c’est bon, je vais te montrer ta chambre. C’est pour quatre personnes. Pour l’instant, vous n’êtes que deux. * Un Allemand, je crois. * Tu es français ? * Je me baladais sur l'avenou, Le coeur ouvert à l'inconnou, J'avais envie de dire bonjour à n'importe qui. N'importe qui et ce fou toi, Et je t'ai dit n'importe quoi, Il suffisait de te parler Pour t'apprivoiser. Aux Champs-Elysées, Aux Champs-Elysées. * Non, je sais pas du tout ce que ça veut dire, mais ça sonne tellement bien. * Pour Massada. Oui, tu peux y aller. Mais il faut te dépêcher. Le dernier bus qui en revient part de là-bas vers 14 heures. Après, c’est Shabbat. * Pour y aller, ça, je peux pas te dire. Tu peux toujours essayer l’auto-stop. * Tu verras bien.
* Oui oui. Montez. * Vous avez attendu longtemps ? * Ca ne m’étonne pas tellement. Les gens on peur. Plus personne ne veut prendre les auto-stoppeurs. * Oui oui pas de problème, je vous dépose à Massada. * Oui je m’arrête ici, à la bifurcation, je continue en direction d’Eilat. Je vous laisse. * Non, on n’est pas exactement à Massada. Marchez dans cette direction. * Quelques kilomètres, vous n’en avez pas pour très longtemps.
* Eh bien, vous êtes dans un sale état. * Ha bon, il vous a laissé à la bifurcation ? En effet. * Mais je vous en prie, tenez. * Si je peux me permettre, ne buvez pas si vite. Essayez d’espacer vos gorgées, sinon c’est pas très bon pour vous. * Oui, mais on est au bord de la Mer Morte, et dois-je vous rappeler qu’on est en été ? * Non, y a pas de quoi, c’est bien normal. Vous pourrez acheter de l’eau au départ du téléphérique, par là. * Oui, je vous conseille de le prendre si vous voulez être revenu pour 14 heures.
* Bonjour. * Oui, je suis allemand. Ca se voit tant que ça ? * T’es français ? * T’es juif ? * Non, moi non plus. Je suis protestant. * Tu viens d’où ? * Ah Massada, moi j’y suis allé hier. Fantastique, non ? * T’es monté à pied ? * Moi, je l’ai simplement pris pour redescendre. * C’est un lieu tellement symbolique pour les Israéliens. * Tu sais que les pilotes de chasse de Tsahal viennent prêter serment dans la forteresse. * Le corps des blindés aussi. Non, la chaîne n'est pas rompue sur le sommet inspiré. Plus jamais Massada ne tombera. * Ils étaient un millier. Ils se sont tous donnés la mort. Les romains n’ont eu que des cadavres. * T’avais pas lu tout ça ? * Ils ont désigné six des leurs pour trucider tous les autres. Les derniers se sont suicidés. * Qu’est-ce que je suis venu faire ici ? Un peu comme toi j’imagine. Mais en fait, je suis au Proche-Orient en grande partie parce que ma fiancée y est aussi. * En Jordanie. * Je vais te montrer une photo. * Regarde. Elle est belle, non ? * Elle est belle comme une Française. D'ailleurs, elle pourrait être française, tu trouves pas ? * Non, je n’en connais pas, mais je les imagine comme elle. * Elle est américaine. * J’ai vécu deux ans en Californie. * Tu vas pas me croire. * Au culte. * Je t'assure, on s'est rencontrés au temple. * Oui, elle est protestante aussi. * On se marie l’an prochain. * Et toi, t’es marié ? * Elle a fait des études de lettres. Maintenant, elle veut travailler dans le social. * En ce moment, elle aide des réfugiés irakiens dans un camp jordanien. * La première et la deuxième guerre du Golfe. Leur situation est très difficile. * J'ai voulu la rejoindre pour quelques jours. Je suis allé en Turquie. Mais la mafia russe m'a pris quasiment tout mon fric à Istanbul. * J'en suis sûr. Je sais comment ça se passe. Ils se sont adressés à moi en russe. * Je le parle couramment, j’ai grandi en Sibérie. * J’avais pas le choix. Ca s'est passé au centre d'une place. Il y avait des flics. Ils ont tout vu. Ils sont restés les bras croisés. * Du coup, je n'ai pas pu franchir la frontière syrienne. Les douaniers me demandaient un bakchich exorbitant. Je suis resté coincé. Mais dans le fond, ça valait certainement mieux. * Non, pas pour moi. Pour elle. * Le fait que je lui rende visite, alors que nous ne sommes pas encore mariés. Une fois que je serais reparti, elle n'aurait plus été respectée. * Il faut penser dans leur référentiel. Pour toi, c'est peut-être incompréhensible, mais pour eux, tu dois savoir que c'est extrêmement important.
* Et toi au fait, tu m’as pas dit, c’est quoi ta religion ? * Ah. * Je vais te dire quelque chose. Quand j’avais seize ans, je lisais Camus et Sartre. J’étais en ébullition. Je suis issu d’une famille complètement athée, mais là, pour la première fois, Dieu était bel et bien mort. Et j’en étais arrivé à une conclusion toute simple. * Je devais m’ouvrir les veines. * C’était une période très difficile de ma vie, tu sais. Je m’interrogeais sur ma fin, et plus généralement sur la fin des fins. Toutes ces questions de nature eschatologique me travaillaient au corps. Tu as lu Dostoïevski ? * L’enfant fait le bien, pour que son père l’aime. Mais j’ai compris que le Christ n’a pas fait le bien pour que son père l’aime, mais parce que son père l’aime. * Oui, je comprends ce que tu veux dire. * Mais avant de discuter de ton histoire d’émergence de la complexité, je pense que nous devrions nous entendre sur les bases. * Toi, tu parles de l’avènement de principes pouvant très bien échapper à la connaissance humaine à partir de règles élémentaires. Mais as-tu entendu parler de Karl Popper et de son argument d’infalsifiabilité ? * Oui, à l’origine, il l’a utilisé pour déboulonner la psychanalyse, mais on peut tout à fait étendre son raisonnement à bien des domaines scientifiques. * Non, pas uniquement aux sciences sociales. * Ce que tu ne sembles pas avoir compris, c’est que toi aussi, tu crois. * Je n'irais pas jusqu'à prétendre que tu as sombré dans une forme de scientisme. * Tu as lu Platon, Aristote ? * Moi, je ne pense pas qu’on puisse accéder à la vérité par la raison. * Ma seule liberté est de me soumettre à Dieu. * Non vas-y, dis ce que tu as à dire. Tu te débrouilles pas si mal. Prends ton temps. * Oui. * Oui. * Non, tu ne m’as pas blessé. Je réfléchis. * Oui, simplement je n’avais pas envisagé les choses sous cet angle. En fait, c’est prendre la question par l’autre bout. Est-ce que je n’ai pas cru en Dieu pour me sauver la vie ?
* Car là où est ton trésor, là aussi sera ton coeur. * C’est Matthieu, chapitre 6, verset 21. Je traduis la Bible, du grec en allemand. * Un exercice, il faut que je finisse les quinze premiers chapitres pour la rentrée. Je dois perfectionner mon grec et ma connaissance des sources. * Oui, καρδια, c’est le cœur. * La principale difficulté est de trouver la voie médiane entre le sens et la forme. La traduction soulève tant de problèmes passionnants. Je pourrais te citer plein d’exemples. * Le Deutéronome dit Tu aimeras donc l'Éternel ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta force. Et Matthieu le reprend ainsi. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta pensée. * Non, la bonne question est pourquoi Matthieu a introduit la pensée, absente du Deutéronome ? * Eh bien parce que le lev hébreu n’est pas l’exacte traduction du καρδια grec. Le cœur était d’abord le siège de l’intelligence pour les hébreux, et non de l’affect. Matthieu a compensé le glissement sémantique.
* Je ne sais pas encore. Peut-être pasteur. Ou alors travailleur social, comme ma fiancée. L’année prochaine, je vais m’occuper de la réinsertion de toxicomanes, aux Etats-Unis. * Non, je ne pense pas retourner durablement en Allemagne. * Parce que les Allemands, je sais pas comment t’expliquer, en fait, je les trouve tristes. Ils sont pessimistes. * Je vivrai soit aux Etats-Unis, soit au Moyen-Orient. * Demain, tu fais quoi ? * Ce que je te propose, c’est d’aller faire la marche au-dessus de Nahal David. Y a une chouette balade à faire. Il paraît qu’il y a de belles cascades. * D’accord. En plus je pense qu’il vaut mieux être deux. Sur le plateau, comme y a pas un chat en ce moment et que le soleil tape fort, s’il t’arrive le moindre truc, tu te casses une jambe, tu peux en mourir. * Mais bon, à partir de minuit, ici, ça va. On n’est pas bien là, dans la tiédeur vespérale ? On est peinard, sur le balcon, on boit le thé, face à la Jordanie. On discute de la vie, tout ça. * C’est dingue, je serais venu demain, on ne se serait peut-être jamais parlé. * Quand même, t'es sympa, je t'aime bien, mais je t'avouerai que je préfèrerais boire le thé en compagnie de ma promise. * Ah, toi aussi ? Comment ça, en sa compagnie également ? T’es bien un Français, toi. * Non, sans déconner, elle me manque. Elle est pas loin en plus. Elle est en face. Il suffirait d'enjamber la Mer Morte.
9 * Je crois qu’on l’a bien mérité, ça fait quand même quatre heures qu’on marche. * Non, je pense pas. On peut laisser nos affaires. On risque pas trop de se les faire piquer, on est assez isolés. T’as remarqué les militaires près de l’autre chute d’eau tout à l’heure ? * Il y avait des Israéliens et des Palestiniens. * T’avais pas vu ? * D’après leurs insignes. * Oui, ils discutaient. Les gens sont quand même assez détendus par ici. * Bon, on se jette à l’eau ? * Faut profiter de l’eau douce, avant la Mer Morte.
* C’est incroyable. In-cro-yable. * J’arrive pas à nager correctement, j’ai perdu tous mes repères. * Non, j’essaie pas. J’ai pas envie de me brûler les yeux. * Tiens, mets juste une goutte d’eau sur ta langue. Fais gaffe, c’est brutal. * Comme si c’était de l’acide. * Eh, t'as vu la musulmane ? * Ca alors. C'est la première fois que je vois ça. * Ouais, elle prenait sa douche sans quitter son tchador.
* Bonjour. * Je viens de Jérusalem. * Je suis électricien là-bas. * Je viens tous les mois pour me baigner dans la Mer Morte. C’est très bon pour ma peau. * Et vous ? * Vous savez, il y a quelque chose qui m’a énormément frappé le jour où je suis allé à Paris. * J’étais dans un restaurant, et il y avait une femme blanche à la table à côté, qui embrassait un Noir. * Et alors ? Et alors personne ne bronchait. Tout le monde semblait trouver ça normal. Ce qui m’a stupéfait, c’est la non stupéfaction générale. * Il y a beaucoup d’Africains chez vous. Comment se passe leur intégration ? * Ah. On dirait qu’il y a moins de cloisons qu’ailleurs quand on se promène à Paris. * Vous avez vu les Loubavitch en Israël ? * Ils touchent une subvention de l’Etat, et ils ne font rien. * Oui, ils prient, mais c’est tout. Leurs commandements ne les autorisent pas à faire autre chose qu’étudier le Talmud ? Ca me rend fou. * Oui, toute la journée. * En plus, ils ne reconnaissent pas notre Etat. * Oui, je suis juif. Et vous ? * Non, je suis un Juif moderne. * Et vous, qu’est-ce qui vous frappe chez nous ? * Oui, vous avez raison. Même moi, j’ai encore du mal avec ça. C’est pas normal. * Ah, vous êtes allé à Bethléem. Alors ? * Oui, je comprends. Mais vous devez savoir que c’est le résultat de leur politique suicidaire actuelle. * Abou Mazen est un homme de bonne volonté, mais c'est un pantin. * Oui, Mahmoud Abbas, c'est le même. * Tant que Arafat sera là, rien ne changera. Il n’est prêt à reconnaître aucune frontière. * Mais bien sûr, je sais que tout le monde souffre dans cette histoire.
* Bon appétit. * Vous venez d’où ? * Moi, Américaine. * Je viens tous les ans avec mon mari. D’habitude, on part de Tel-Aviv pour finir à Eilat. Cette année, on fait l’inverse. * Vous voyagez seul ? * Vous n’avez pas peur de venir ici ? * Je suis d’accord. * Je regarde CNN, et la vision qu’on nous donne d’Israël est apocalyptique. On dirait qu’on y vit sous une pluie de bombes. C’est n’importe quoi. Et vous savez, finalement, vivre à Los Angeles est dangereux. * Je suis d’accord, le terrorisme vise plus l’impact psychologique que l’impact réel. * En un sens, le terrorisme a gagné. * En tout cas, ce pays est vraiment le plus beau qui soit. * Quoi qu'il advienne, une merveilleuse confluence. * Oui, c’est ici que bat le cœur du monde.
* De Colombie. * Et vous deux ? * Je suis allemand. * Ah, un Allemand, un Français, c'est l’Europe, quoi. * Vous les Français, vous avez des gros problèmes d’antisémitisme, non ? * Je l’ai vue à la télé, une synagogue qui brûlait. On en parle beaucoup, ici. * Bogota. * La drogue ? C’est des conneries. C’est les médias qui amplifient tout. * Vous êtes juifs ? * Non, je suis chrétien protestant. * Oui, je suis juif, mais je pratique pas vraiment. Mais enfin quand même, j’y suis allé, au Mur. Si Bob Dylan est revenu au judaïsme, doit bien y avoir une raison. J’avais une putain de boule dans la gorge. Plus je m’approchais, plus les larmes montaient. J’avais jamais été aussi près du Saint des Saints. Je l’ai touché, putain, je l’ai touché. J’en chialais. * Putain, qu’est-ce que j’ai faim. Y a pas moyen de bouffer à cette heure ? * Le réfectoire est peut-être encore ouvert, mais moi je n’y vais pas. C’est 10 dollars. C’est trop cher pour moi. * Putain, j’ai faim. Putain de merde, qu’est-ce que j’ai faim. * J’ai un paquet de chips, si ça te dit. * Ouais, file le moi. Merci. * Attends deux secondes. * Ouais, tu disais ? * Je suis arrivé y a trois mois. * Ouais, c’est définitif. Mon bordel arrive par bateau en décembre. * Je fais mon service. * Putain, au début, j’en ai chié, mais je suis heureux de le faire. Depuis le temps que j’attendais ça. Pour la Colombie, jamais j’aurais fait ça, je m’en bats les couilles de ce putain de pays. Mais pour Israël, c’est un honneur. Je donnerais ma vie. * En Colombie, dans la communauté, on est à peu près 8000. * Moi, la situation ? Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Ce serait cool que les Palestiniens utilisent leur cerveau. Rien que deux minutes, juste pour voir. * Depuis que les check-points sont étanches, ça fait deux mois, vous avez remarqué, pas d’attentat. Putain, c’est quand même pas une coïncidence, non ? * Qu’ils dégagent, ces fils de pute. C’est notre putain de Terre. * Tu te fous de moi ou quoi ? Avant qu’on arrive, ce pays, tu veux que je te dise, c’était une sombre merde. C’est un pays magnifique aujourd’hui, t’es pas d’accord ? * C’est nous qui avons tout mis sur pied. On a fait les routes, les aéroports, les hôpitaux, les écoles. Putain, on fait verdir le désert. Je suis pas très croyant, mais putain, on accomplit la prophétie, mec. Ici même, à Ein Gedi, tu les as vus les palmiers, au bord de la Mer Morte, les bouquetins autour du kibboutz ? * Tu connais l’histoire de ces deux bateaux qui se combattaient, au milieu de l’océan ? * Putain, quel rapport ? * Ils ont sombré ensemble. * Mais je sais qu’il y a des morts chez eux aussi.* Ouais, je sais qu’on se suicide que quand on est désespéré. C’est la faute de ce putain de Coran, aussi. * De toute façon, tu peux pas comprendre. T’es pas israélien. D’où je suis, je vois la vérité. * J'ai rencontré des militaires israéliens qui comprenaient la position palestinienne beaucoup mieux que toi. * Mais moi je vais vous dire, s’ils se cassent, y aura pas de problème. * Fais attention aux mots que tu emploies. Hitler a dit S’ils ne veulent pas qu’on les tue, que les Juifs s’en aillent. Je sais exactement ce que je raconte, je connais l’Histoire de mon pays. Je ne permettrai pas que tu parles de la sorte. Je suis allemand, ça me fait mal. Maintenant, j’ai un travail de traduction à finir. Cette discussion est terminée. * Putain, j’ai encore faim.
10 * J’ai à nouveau parlé avec lui hier soir. Tu sais, en fait, je pense pas que ce soit un mauvais bougre. Il est spontané, ça, c’est sûr, mais au fond, il est pas méchant. * Quand on s’est quitté, il m’a dit Je vois l’avenir mec, tu es intelligent, tu es honnête, je sais que tu seras un bon pasteur. * Finalement, il a un côté naïf, assez touchant que je n’avais pas perçu de prime abord. * Il est jeune. * Non, t’as raison, j’ai que vingt-trois ans, après tout. * Son discours auquel on a eu droit hier, je le connais par cœur. J’ai même envie de dire que je le connais de l’intérieur. Mon grand-père a beaucoup compté pour moi. Il m’a élevé dans l’amour éperdu de l’âme germanique et la conviction de ma supériorité sur les autres hommes. * Oui, la supériorité aryenne. * Je ne m’en suis pas encore totalement débarrassé. Aujourd’hui encore, je lutte contre ça. Je sais que c’est en moi. * Mon père ? * C’est vrai je ne t’en ai pas parlé. Il a quarante-cinq ans. Il vit en Allemagne. * Ma mère était catholique, elle s’est convertie pour le mariage. * A l’est. * La réunification a été très difficile pour lui. Il a dû faire un effort considérable pour s’adapter. * Non, l’effondrement, il l’a vu venir. Bien avant 89. Il voyait clair. * Aujourd’hui, son domaine, c’est les marchés financiers.
* Ah, tu dois partir. * Alors tu as décidé ? * Moi, je serais toi, je ne reviendrais pas à Jérusalem. * Ca te sert à quoi si tu sais que tu iras au sud juste après ? * Oui, je crois qu’il y a un bus direct pour Eilat ce matin. * Moi, je pense aller à Tibériade, Sodome, Capharnaüm, et peut-être Nazareth. Je suis pas encore sûr. En tout cas, je remonte à Jérusalem dès ce matin. * Bien, c’est le moment. Je te souhaite un bon voyage. J’ai quelque chose pour ta route. Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle. * Jean. * Au revoir, à bientôt. * J’en suis sûr.
* Vous avez besoin de renseignements ? * Mouais. Ici, à Eilat, moi, je vais vous dire, en gros, y a rien à faire. * Restez pas ici. C’est une ville de cons. * Non, la plus belle chose à voir, c'est la montagne Sainte Catherine. * Vous prenez le bus 15 jusqu'à Taba. * La frontière égyptienne. Ensuite vous essayez de prendre un bus égyptien. * Non, non, pas besoin de visa pour le Sinaï. * Vous êtes français ? * Moi, israélien. Mais ici, je suis un touriste, comme vous. * Oui, allez-y tôt demain matin. En attendant, vous avez la soirée pour vous balader ici et constater que j’ai raison. * De rien. Bonne chance.
11 * Votre passeport. * Ah, vous êtes français. Bienvenue en Egypte Monsieur. Bienvenue. * Pour Sainte Catherine, marchez un kilomètre dans cette direction. Vous devriez trouver un bus. Il y en a un ou deux qui partent tous les jours. Avec un peu de chance. * Bon séjour. Au revoir.
* Non Monsieur. Le prochain, c'est demain à 7 heures. * Essayez un taxi, alors. * Oui, vous devez retourner à la frontière.
* Non. Sainte Catherine trop loin. Pas maintenant. Trop loin. * Ou bien 80 dollars. *
* Bonjour. * Ah, Sainte Catherine. Oui, j'en viens. * Moi, je vous conseille d'aller à Rosa Satan, c'est un village bédouin, près de Noeweba. Vous pourrez vous reposer. Vous irez à Sainte Catherine plus tard. * Bien sûr, je vous l'écris où ? * ROSA SATAN. * Oui, c'est génial, vous verrez. J'y suis restée une semaine. * Italienne, et vous ? * De rien. Bonne chance.
* Rosa Satan? Oui, attendez ici. * C'est 40 Egypt Pounds. Dès que le taxi est plein, on part.
* Je vous ai entendu lui parler, vous allez à Rosa Satan, c’est bien ça ? * Venez. Je vous emmène tout de suite. * Oui, pour 40. * Y en a pour une heure.
* Non, il était pas énervé contre vous. * Oui, il hurlait, mais c'est mon système, je lui ai expliqué. * Rassurez-vous. Tout est rentré dans l'ordre.
* Je vous dépose ici. Vous verrez, c'est pas cher. * Dans les 20 EP la nuit.
* Bonjour. * Bien sûr. Vous restez combien de nuits? * Venez, je vais vous montrer. * Pour vous, ce sera la 55. * Oui, à dix mètres de la Mer Rouge, comme vous dites. * Je vous donne la clé du cadenas. Vous pouvez vous installer. * Si vous avez faim, vous revenez à l'accueil, on vous préparera quelque chose. * Oui, quand vous voulez. C'est tout le temps ouvert. Le jour, la nuit. * A tout à l'heure.
* Oui, vous pouvez. Je me mets où ? * Vous préférez que je garde le plateau sur la tête ? Comme vous voudrez. * C'est bon ? * De rien. Vous venez d'où ? * Bienvenue chez nous. * Pour Sainte Catherine, oui, bien sûr, le mieux pour vous, ce serait de trouver une voiture. * Non, les seuls bus qui passent ici vont au Caire. * Parlez avec les gens, je suis sûr que vous finirez par trouver. * Bon, je vous laisse, je vais chercher mes dromadaires, à bientôt.
* Bonjour. * Salut. * C'est beau ici, hein ? * On est israéliens. * Oui, il y en a pas mal ici. * Pour Sainte Catherine, non, on y est déjà allé. Mais tu devrais poser la question dans le village à côté, je crois avoir entendu parler de deux Israéliens qui cherchent à s’y rendre. Si on les revoie, on leur parlera de toi. * T'es étudiant ? * Depuis trois ans ? Mais t'as quel âge? * T'as commencé à vingt-quatre ans alors. Ca fait drôle. C'est vrai que pour nous, c'est différent. On a l'armée. * Trois ans. Mais ça peut aller jusqu'à quatre si tu veux être officier. * Y a des examens à passer. * Tous les quatre, on logeait ensemble à l'armée. On vient juste de finir. * Oui oui, moi aussi. On s'est connu là. On était dans le même internat. * Ca fait quoi de voyager seul ? * Tu dois avoir raison. D’ailleurs je le ferai peut-être, un jour. * T’es juif ? * Mais tu crois en quoi alors ? * Et tu penses quoi de tout ça, tu penses quoi de nous ? * Je comprends. * Non, je ne suis jamais allé à Bethléem. * Oui, tu viens de l’extérieur, tu vois les deux côtés. * C'est vrai que c'est dur, mais tu sais, on est un petit pays. Si on le fait pas, qui va nous défendre ? Les Américains ? Plutôt crever. * On a été élevés comme ça. Je savais depuis mon plus jeune âge que j'en passerais par là. * Tu sais, au début, toute cette merde, c'était pas prévu au programme. Quand on est arrivé, c’était pas comme ça. C'est par la force des choses qu'on en est arrivé là. On s'est fait attaquer de tous les côtés. Au nord, à l'est, à l'ouest. Les Arabes se sont coalisés contre nous. Nous étions forcés de réagir. * Pour la guerre des Six-Jours, nous nous sommes fait attaquer simultanément par l’Egypte, la Jordanie et la Syrie. Et on sait qu'ils étaient soutenus par l’Irak, le Koweit, l’Arabie saoudite, le Soudan, le Yémen et l’Algérie. Tu peux le croire ? * La forte présence de l'armée que tu as ressentie chez nous, c'est pas pour le fun. C’est une question de vie ou de mort.
* Oui, peut-être qu'avec Abou Mazen, on arrivera à quelque chose. Mais tant qu'Arafat sera là, ce restera impossible. Voilà mon opinion. * Certaines choses sont tues en Europe, à propos d'Arafat. * Il n'a aucun intérêt à ce que la paix s'installe. Tu sais que c'est une des plus grandes fortunes du Moyen-Orient ? * Je peux te demander quelque chose ? * Est-ce que c'est vrai que les Français sont antisémites ? * Non, je voulais pas dire ça. Mais en général ? * Je suis pas dupe, chez nous il y en a certains qui exagèrent. Quand Israël se fait rétamer dans une compétition sportive, c’est souvent flagrant. L’exemple qui m’avait le plus frappé, c’était l’Eurovision. * Oui, tu savais pas qu’on y participait ? Ce truc est complètement naze, mais c’est comme ça. Je sais que le monde entier s’en tape, mais nous, on en raffole. Ca fait les gros titres. Et quand on est bon dernier, on peut lire dans une certaine presse que c’est une nouvelle manifestation de l’antisémitisme européen. * Mais ceci dit, je pense effectivement que l’Europe est en train de verser, à nouveau. * Quand on l’avait accusée de souffrir du complexe de Massada, Golda Meir avait répondu Oui, c’est vrai, nous avons un complexe de Massada, un complexe de pogrom, un complexe de Hitler. * La différence ? * Non, je ne vois pas de différence entre antisémitisme et anti-sionisme. Pour moi, l'anti-sionisme est le nouveau visage de l'antisémitisme. * Je ne suis pas d'accord avec toi, il n'y a pas de différence fondamentale. * En France, vous déformez tout. * T’as voté pour Chirac aux dernières présidentielles ? * Il est toujours du côté palestinien. Il souffle sur les braises. * Il est pire que Mitterrand. * Dernièrement, un excellent documentaire a été produit dans ton pays, on en a beaucoup parlé ici. Tu l'as peut-être vu, Décryptage. * Il parle du traitement de l'information en France, la manière dont les médias peuvent travestir la réalité israélo-palestinienne. * Tu te souviens des deux soldats à Ramallah ? * Oui, ils s'étaient perdus. C'était il y deux ans. Tu as dû voir les images à la télé. L'hystérie de la foule. Ils les ont lynchés, tu comprends ça, toi ? Ils les ont lynchés. Essaie d'imaginer la situation inverse. Jamais une telle chose ne se serait produite. Jamais nous n'aurions fait ça, jamais. * Nous, on veut la paix. On en a marre. On est épuisé par tout ça. Ca peut plus durer. Tu sais que la défense, c'est 40% du budget chez nous ? Il est temps pour nous de passer à autre chose. Il est temps pour eux de penser à autre chose. * Sers toi, vas-y sers toi. Ca, on touchera pas, c'est pas casher. * Regarde ici. Regarde autour de toi. Tous les Juifs, au milieu des Bédouins. Est-ce qu'il y a un problème ? Tout le monde est détendu. Ca devrait être complètement banal. On s’aime bien, en fait. C'est ça qui est terrible. Pas de flingue en vue. L'air est doux, il fait nuit. On est assis, on mange en regardant la mer. * On est sur un pied d'égalité. * S'il vous plaît, s'il vous plaît. Vous pouvez nous apporter un peu plus de riz ?
* Vous êtes journaliste ? * Je vous vois gratter sur votre carnet, et tout à l’heure vous preniez des photos. * Non, au contraire. J’aurais aimé que vous le soyez. * Pour faire connaître mon village. C’est un petit Paradis ici, vous ne trouvez pas ? * Je suis israélienne, je vis au village, mon mari est bédouin.* Vous venez d’où ? * Pourquoi êtes-vous venu chez nous ? * Un peu le hasard, quoi. * Promettez-moi de parler de nous quand vous rentrerez en France. Expliquez qu’il n’y pas de danger, dites à quel point il fait bon vivre ici. On en a tellement besoin.
* T’es toujours intéressé pour Sainte Catherine ? * Ils sont là, on leur a parlé de toi. * T’as que ça ? * Tu veux que je te prête un pull ? Tu me le rendras quand tu redescendras. Tu verras il fait froid sur la montagne, la nuit. * Comme tu voudras.* Avant de partir, promets-moi de venir nous dire au revoir, c’était une joie de te rencontrer. * Bonsoir, alors c’est toi ? * Bonsoir. * Oui, ce qu’on te propose, c’est de partir cette nuit. J’ai trouvé un gars du village qui nous amènera au bas de la montagne. Ensuite on marchera deux ou trois heures. * C’est mieux de marcher la nuit, à cause de la chaleur. Au sommet, on pourra dormir avant de voir le soleil se lever. Ensuite, on visitera le monastère Sainte Catherine, tu pourras voir le Buisson ardent. * J’y suis déjà allé il y a deux ans. Mais elle ne l’a encore jamais vu. * Pour le prix, c’est 200, mais j’ai espoir de faire baisser encore avant le départ. On peut faire jouer la concurrence avec le village d’à côté. On se retrouve ici, à minuit. * A tout à l’heure.
12 * Il a dit Un Israélien, une Américaine, et un Français. Et il a expliqué qu’on allait sur la montagne Sainte Catherine. * Non, je crois pas que les policiers soient trop nerveux par ici. Suffit de pas faire de vagues. * Oui, je parle un peu arabe, mais je le comprends très bien. Ce sont deux langues sémitiques, tu sais. * Je suis prof de sport, et toi ? * Non, en fait je suis israélienne, mais quand je vais dans un pays arabe, j’emporte mon passeport américain, ça passe mieux, y a moins de problèmes en général. * Y en a pour encore environ une heure.
* Non t’en fais pas. En Israël, je crois qu’on vaut guère mieux. Récemment, j’ai vu sur le livre d’or d’un monastère, signé de la main appliquée d’un Israélien I liked the monster, the monkeys were very nice. * On a de la chance d’avoir la pleine lune. Pour marcher, c’est quand même moins hasardeux. * C’est tellement étrange. On a pas l’impression d’être sur terre. * De toute ma vie, on ne m’a jamais autant demandé si je ne voulais pas un dromadaire. * Tu vois cette étoile ? * C’est Vénus.* Oui, une planète, si tu préfères.* Les choses doivent être très carrées pour toi, non ? * J’enseigne le cinéma.* La France, la Nouvelle Vague, bien sûr, par cœur. C’est un moment très passionnant de l’histoire du cinéma. Mais je dois t’avouer que je préfère l’enseigner à la regarder. * C’est comme ça. * C’est qui ton cinéaste de prédilection ? * Ah bon. Moi, je reste scotchée aux années 50 américaines. Je ne suis jamais parvenue à aller au de-là. * Je vois que tu trépignes. Tu peux prendre de l’avance si tu veux. On se retrouve au sommet. * Non, tu suis le chemin. Là-haut, on est obligé de se retrouver. * A tout à l’heure.
* Bonjour * Oui, je vais au sommet. Français j’imagine ? * Je vis à Caen. * Ah, tu viens d’Eilat. * Non, moi je viens du Caire, je ne suis pas passé par Israël. Et d’ailleurs, je ne pense pas y passer un jour. * Bah, je pense pas avoir à te faire un dessin. * Tu veux un dessin ? Bon eh bien disons que je ne peux pas cautionner ce qui se passe dans ce pays. * Non bien sûr, je ne dis pas que tu cautionnes, mais bon, moi j’y vais pas, c'est plus simple comme ça. * Faut-il te rappeler que son histoire commence par une spoliation ? * Oui, je suis allé au Etats-Unis, quel rapport ? * Non, il y a une différence nette à mes yeux. Dans le cas d’Israël, la spoliation est on ne peut plus récente. Les gens ont été chassés, des villages ont été rasés. Aujourd’hui, le mur empiétant pour une grande part sur les territoires, leur morcellement, tout ça, c’est complètement inacceptable. En tout cas, moi, je ne l’accepte pas. * Aller y voir ? Pour quoi faire ? * Je te laisse y aller. Quant à Jérusalem, ma position est claire, faut tout raser. * Oui, elle a également le mérite d’être radicale. * Evidemment, c’est une boutade, mais ce que je veux dire, c’est qu’on n’en aura jamais fini avec les pierres, avec la terre. Dès qu’on parle des origines, on n’est jamais loin de la connerie la plus pure, de la violence primitive. * Oui, si tu veux, une sorte d’intégriste athée. Mais je préfèrerais que tu me qualifies de violent anticlérical. Je vomis tous les cléricalismes, quelle qu’en soit la couleur. * Non, je ne partage pas ton intérêt pour la croyance, j’ai même envie de dire ta fascination. Après tout, peut-être n'es-tu pas aussi net que tu le prétends, peut-être as-tu besoin de te mettre à l’épreuve en te frottant au mysticisme ? * J’ai toujours pensé que d’une certaine manière, les croyants ont des tendances psychotiques. Je ne parle pas des conservateurs, ceux pour qui une rupture avec leur croyance apprise serait une forme de trahison, un arrachement à l’enfance. Non, je te parle des militants, des révolutionnaires. Le besoin d’un principe explicatif pour préserver une cohésion menacée, pour éviter de partir en morceaux ou en bouillie. * Un mécanisme assez puissant pour court-circuiter la raison. * Quelque chose de grave est en train de se produire. Aujourd’hui, l’audience des révolutionnaires augmente. C’est manifeste. Comme s’il s’agissait de préserver la cohésion, tant individuelle que collective. Lutter contre une dilution dans le corps social mais aussi plus globalement contre une dilution du corps social. L’identité, très important ça, l’identité, quelle qu’elle soit, adhérer à n’importe quelle connerie, qu'importe le contenu, pourvu que le contenant me donne une contenance, et surtout, surtout, me contienne, pour empêcher ma dilution. * Non, pas seulement en Israël. * Je ne joue pas les Cassandre, j’essaie simplement de regarder le monde en face. * Même en France, j’ai parfois l’impression d’assister à la présentation des protagonistes d’un drame, l’Acte Un. * L’exposition, avant la conflagration. * Mais enfin, tu ne vois pas cette nouvelle nuit qui s’annonce ?
* Tu nous as attendus longtemps ? * Il arrive, il est allé louer une couverture à un Bédouin. * Ce sera quand même plus confortable. On peut dormir deux heures avant l'aurore. * Dis-moi, par quoi as-tu été marqué en Israël ? * J’avais des tas d’a priori sur les Français. * Tu es le premier que je rencontre. * Oui t’as raison, maintenant je peux en dire du mal en connaissance de cause. * Tu prends le bus, toi ? * Non, moi j’ai cessé de le prendre il y a trois ans. * L’angoisse était devenue ingérable. * Mon pays, parfois, je peux plus le voir. * Pourtant, je n’ai pas toujours été comme ça. Il n’y a pas si longtemps, je rêvais de grandes cérémonies, de mariage, d’opulence. Du blanc fastueux. Tout le monde rêve de ça ici, tout le monde. Et j’ai été comme tout le monde. * Je crois que de plus en plus de femmes pensent comme moi aujourd’hui. Les divorces se multiplient, notre société mute. * Je vais te confier quelque chose.* Je n’aime pas les hommes de mon pays. * Je ne saurais pas t’expliquer précisément pourquoi. Il y a quelque chose d’insensible chez eux. * Mon copain, c’est différent. J’ai l’impression qu’il est l’exception. * Comment te dire ? Ils ressassent toujours les mêmes conneries. Leur service, leurs souvenirs de casernes, ou pire, leurs faits d'arme. Les anecdotes à la con, encore et encore. * Je ne pouvais plus le supporter. * Oui, c’est peut-être la guerre qui veut ça. Mais c’est un fait. * Je suis divorcée, mon copain aussi d’ailleurs. J’ai un fils de trois ans.* Quand je pense que dans une quinzaine d’années à peine, il sera peut-être comme eux, ça me rend malade. Malade, et triste.
* Bonjour. Votre passeport. * Ouvrez votre sac. * Qu’êtes-vous allé faire en Egypte ? * Combien de temps y êtes-vous resté ? * Pourquoi si peu de temps ? * Vous êtes allé chercher quelque chose là-bas ? Vous connaissez quelqu’un en Israël. * Oui, son numéro, son adresse. * Vous repartez quand en France ? * Vous avez le billet ? Montrez-le moi. Ca tombe quel jour ? * Lundi ? * Je suis désolée de vous contredire, mais le 18 ne tombe pas un lundi. * Vous ne savez pas quel jour vous rentrez ? * Restez là.
* Bonjour, il paraît que tu veux aller à Jérusalem ? * Bonjour. * Avec ma copine, on a notre voiture ici, à Taba. Juste après le poste frontière. On marche 10 minutes et on y est. On rentre à Beersheba, ça te rapprocherait. * Dis donc, ils t’ont fait poireauter un sacré bout de temps ? * Non, on est passé sans difficulté. Quand on revient d’un pays arabe, ça pose parfois des problèmes. Ma sœur, une fois, il ont failli la refouler. Elle avait beau dire qu’elle travaillait en Israël, qu’elle avait de la famille en Israël, rien à faire. Ils l’ont laissée passer au bout d’une demi-journée. * Ils font leur boulot, quoi. T’es d’où ? * Nous, on est russes. On est arrivés ici il y a deux ans. * On franchira le Néguev. Tu pourras voir les habitations bédouines, pas très loin de la route. Le gouvernement leur donne des subventions. Il y a quelques années, on leur avait proposé de tout construire en dur. * Ils on refusé. Ils tiennent à vivre comme vivaient leurs ancêtres. * Oui, l’école est obligatoire, donc ils y vont. Mais très souvent, ils reviennent. * Oui, on était aussi dans un village bédouin. * Je crois qu'ils souhaitent sincèrement la paix. * Pour eux, c’est une nécessité économique.
* Bon, on te laisse. * L’arrêt de bus est juste là. Bonne chance. * Au revoir. * C’était bien normal. * Bonjour. * Oui, pour Jérusalem, il arrive dans un quart d’heure. Je le prends aussi. * Touriste ? * Oui, je fais mon service, j'ai vingt ans. * Tu as de la chance. * Parce que tu ne subis pas ce que je subis. * Je suis déprimée de vivre dans ce pays. Et le pire, c’est que j’ai l’impression d’être seule à penser comme ça. * Et toi, tu le vois bien quand même ? Tout le monde en vert, partout, dans les bus, le flingue sur les genoux ? * Tu les as vus les types qui rentrent dans les bus avec une oreillette, qui dévisagent tout le monde ? * C’est pas normal. * La sécurité, toujours la sécurité. Au nom de la sécurité, on peut justifier n’importe quoi. C’est pas normal. * Ca va te paraître étrange, mais je crois que je me sens européenne. Et pourtant, c’est ici que je vais fonder une famille. * Tu sais qu’il y a eu deux attentats aujourd’hui ? * Oui, la trêve est rompue. * Le Fatah, et les martyrs d’Al Aqsa. Le Hamas a renvendiqué, c’est une réponse aux prétendues violations de la Houdna par l'armée israélienne. * Ils auraient tué un terroriste à Naplouse. * Rosh Aïn, près de Tel-Aviv, et la colonie d’Ariel en Cisjordanie. * C’est pas simple. J’ai tous mes amis et ma famille à Beersheba. Mais un jour, peut-être, je partirai.
13 * LA KNESSET A VOTE UNE LOI EMPECHANT LES PALESTINIENS MARIES A DES ARABES ISRAELIENS D’OBTENIR LE DROIT DE RESIDER EN ISRAEL. DES L’ANNONCE DE CE VOTE, LA COMMUNAUTE INTERNATIONALE A ENCORE UNE FOIS RUE DANS LES BRANCARDS. LE REPRESENTANT DE LA COMMISSION EUROPEENNE EN ISRAEL, GIAN-CARLO CHEVALLARD, S’EST PERMIS DE DECLARER QUE LA NOUVELLE LOI ETABLIT UN REGIME DISCRIMINATOIRE ENVERS LES PALESTINIENS. IL SERAIT BON DE SAVOIR SI ISRAEL EST CONSIDERE COMME UN ETAT INDEPENDANT. IL SEMBLERAIT QUE NOUS SOYONS OBLIGES DE DEMANDER L’AUTORISATION AUX INSTANCES INTERNATIONALES AVANT DE LEVER LE PETIT DOIGT. * LES JUIFS DU MONDE ENTIER ONT PLEURE LA DESTRUCTION DU TEMPLE. DES CENTAINES DE FIDELES SE SONT RETROUVES LE 6 AOUT DERNIER AU PIED DU MUR OCCIDENTAL POUR RECITER LES LAMENTATIONS. C’EST CE JOUR QU’A CHOISI LE GOUVERNEMENT POUR LIBERER 334 PRISONNIERS PALESTINIENS. * SHAOUL MOFAZ, MINISTRE DE LA DEFENSE, A BETHLEEM, NOUS AVONS FERME TOUTES LES ROUTES DE SORTIE DE LA VILLE DEPUIS L’ATTAQUE CONTRE LA FAMILLE HAYOUN. NOUS N’AUTORISONS PAS LES OUVRIERS A SORTIR. LA VILLE EST ENCERCLEE PAR LES FORCES DE TSAHAL. ET NOUS AVONS EXIGE QUE L’AUTORITE PALESTINIENNE FASSE LE NECESSAIRE POUR TROUVER ET ARRETER LES RESPONSABLES DE CETTE ATTAQUE. * DE BEYROUTH A JERUSALEM. DIMANCHE 27 JUILLET, QUELQUES HEURES APRES LA DECOUVERTE DU CORPS DU CAPORAL OLEG SHAIKHET, LE CHEIKH NASRALLAH A APPELE AU KIDNAPPING D’AUTRES ISRAELIENS. * SUR LA PHOTO, UN SOLDAT EXAMINE LE POINT D’IMPACT DE L’OBUS TIRE PAR LE HEZBOLLAH, LE 10 AOUT DERNIER SUR LA VILLE DE SHLOMI. HARIV DALON, 16 ANS, TOUCHE PAR DES DEBRIS, EST MORT DES SUITES DE SES BLESSURES. * PAR LE BIAIS DE LEURS ACTIONS, LES PALESTINIENS ONT MONTRE QUE COMME LE HEZBOLLAH, ILS ESPERENT ATTEINDRE LEUR OBJECTIF EN UNE SEULE ETAPE, SANS ETRE DESARMES OU SE DESENGAGER DE LEUR CAMPAGNE MILITAIRE CONTRE ISRAEL. COMME NASRALLAH, MAHMOUD ABBAS A CLAIREMENT EXPRIME QU’IL NE LEVERAIT PAS LA MAIN SUR LE HAMAS, LE FATAH, LE DJIHAD ISLAMIQUE, OU UN AUTRE GROUPE TERRORISTE QUI POURRAIT OPERER OU OPERE DEJA DEPUIS LES TERRITOIRES SOUS CONTROLE DE L’AUTORITE PALESTINIENNE. * NI LES PALESTINIENS NI LE HEZBOLLAH N’ONT REELLEMENT TENTE DE CACHER LEURS INTENTIONS. LES ACTIONS DES ISRAELIENS ET DES GOUVERNEMENTS AMERICAINS LEUR ONT MONTRE QU’ILS N’AVAIENT AUCUN SOUCI A SE FAIRE. ISRAEL ET LES ETATS-UNIS ONT CONCENTRE LEURS EFFORTS DEPUIS MAI 2000 POUR IGNORER LE FAIT QUE LES PALESTINIENS POURSUIVENT UN SEUL OBJECTIF A LONG TERME, LA DESTRUCTION D’ISRAEL.
14 * Vous étiez à Saint-Jean d’Acre hier ? * C’est vraiment particulier, j’y vais souvent avec mon mari. Vous avez visité la forteresse des Croisés ? * Non, vous verrez, Haïfa est beaucoup plus industrielle. * Moi, je vous conseille le musée archéologique, vous pouvez prendre le bus 37 pour monter à l’Université. C’est à 500 mètres l’altitude. Vous aurez un point de vue magnifique sur la baie d’Haïfa.
* Ca fait vingt minutes que j’attends. * Oui, il y a un problème. * On ne passe pas, elle nous demande de rester en deçà de cette ligne. * C’est une alerte à la bombe. * Ca arrive souvent à Haïfa. * Vous êtes passé par Tel-Aviv ? * Ca s’est jamais produit pendant votre séjour ? * C’est pourtant là-bas que c’est le plus fréquent. * Non, j’ai pas acheté de tableau, je transporte celui d’un de mes étudiants à mon atelier. * Je suis peintre. * Ah Paris, j’y suis resté deux ans. J’étais aux Beaux Arts. * Chut, attendez. * C’est l’équipe de déminage qui lui a transmis un ordre. Elle veut qu’on recule encore. Elle nous demande de nous éloigner des vitrines et des vitres des voitures. * Je crois que c’est sérieux. * Elle veut qu’on se place au milieu de la chaussée.
15 * Tu viens d’arriver ? * Non, je suis à Tibériade depuis onze jours. Je viens des Pays-Bas. * Ouais, moi j’ai été assez déçu. Les plages privées. Ca ressemble à une ville de riches. * Je tourne un film. * Un documentaire. * J’espère rentrer dans une école de cinéma grâce à mon travail. * Je tourne en DV, c’est bien pratique. * Si tu veux. Je vais te montrer. D’ailleurs aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir un problème de netteté. * Attends, je la mets sur le pied. * Oui, reste devant le mur blanc. Bouge pas. * Non, pourtant non. * Je sais pas. Ca arrive de temps en temps. * Je m’intéresse surtout au côté palestinien. * Oui, je commence à avoir du contenu. Pas assez, mais c’est un bon début. Le problème, c’est que tout ça, toute cette matière ne veut rien dire. Je réfléchis, comment structurer tout ça ? C’est difficile. Comment produire un sens ? * Je suis allé à Naplouse, Ramallah. * Oui, j’ai des contacts. * Je ne les ai pas cherchés, ils sont venus à moi. * A Jérusalem, pour la plupart. * C’est mon premier film, et peut-être mon dernier. * Oui, si tu veux, je peux te montrer quelques rushes. * Deux secondes, je rembobine. * Là au début, c’est Tel-Aviv. J’ai filmé deux Israéliens qui débattaient. C’était sur le balcon d’un hostel. L’originalité, c’est qu’ils étaient limite bourrés, alors forcément, ils se lâchent un peu dans ce qu’ils disent. * Là, c’est Naplouse. * Au début, je me contentais de filmer les rues. Regarde, là. * Oui, je peux faire un arrêt sur image. Attends. * Cette affiche, c’est un martyr. * Quand y en a un qui a réussi sa mission en Israël, sa trombine est placardée partout dans la ville. Sur la photo, c’est le dernier en date. * Oui, mes proches sont très inquiets. Ils m’envoient des messages tous les jours. * Dans l’ensemble, ils respectent ma décision. * Je peux te répondre très simplement. Oui, c’est dangereux. * Le jour où j’étais à Naplouse, la semaine dernière, un mec s’est fait descendre. On l'avait soupçonné d’être un agent israélien. * Tu sais, dans ces cas-là, il n’y pas de procès qui tienne. * Le jour où j’étais à Ramallah, j’ai entendu les coups de feu, mais je sais pas précisément ce qu’il s’est passé. * Quand on me pose la question, je n’en dis pas beaucoup plus que je ne t’en dis, en fait. * Je suis très fatigué. Je dois encore tourner, et je sais que je pars le 25. * Que dire ? Non, j’ai rien à dire, en fait. C’est une tragédie, c’est tout. * Ca ira mieux dans trois générations. * Oui, je suis donc optimiste. * Demain, je vais à Jénine. * Bethléem, pas encore, peut-être à la fin de mon séjour. * T’as raison, ça pourrait être intéressant. T’as son adresse ? Attends, je vais la noter. * Si j’arrive à le contacter, tu le sauras.
* Bonjour. * T’es français ? * T’es juif ? * Nous, on est catholiques romains.* On est polonais. Si t’arrives juste d’Haïfa, tu dois connaître le dicton. A Tel-Aviv on s’amuse, à Jérusalem on prie, et à Haïfa on travaille. * Eh bien nous c’est plutôt A Varsovie on travaille, à Cracovie on travaille. Enfin, quand on a du boulot.
* L’an prochain, je serai juge. * Je sais pas encore précisément. Certainement dans le pénal. * Oui la Pologne est abolitionniste depuis 1997. * Et je connais un des juges qui était au dernier procès ayant prononcé une condamnation à mort. * Il a voté contre. Une voix contre quatre. Il avait coutume de dire Je suis contre la peine de mort, je suis indépendant et j’emmerde l’opinion publique. * En fait, j’aimerais bien commencer par la grande criminalité. En Pologne, nous avons de gros problèmes avec la Mafia. Dans le cadre de mon précédent stage, j’ai assisté à un procès terrible. Une famille polonaise très puissante. Ils vendaient des femmes, des armes, de la drogue. De tout. Et dans certains quartiers, ils collectaient un impôt. Si vous collaborez, nous vous protègerons. Certains de ses membres étaient passés par la Légion étrangère, en France. Ils savaient et ils avaient tué avec efficacité. * Oui, ma tutrice instruisait le procès. * C’est cinq ans d’université, plus trois ans de stages. * Avant l’audience, tout le monde était fouillé au corps. Il y avait une armada de flics pour protéger tout le monde. * Je me souviendrai toujours du King Witness. * C’est un témoin qui a une importance capitale. Un témoin pour qui l’Etat dépense des sommes considérables en matière de protection. En général, c’est un affranchi. D’ailleurs, je sais qu’il existe des accords secrets entre la Pologne et la France pour des échanges de ce type de témoins. Ils sont exfiltrés vers la France avec leur femme et leurs enfants, et ils commencent une nouvelle vie sous une fausse identité. * Ils peuvent avoir tué des mecs, on leur donne cette chance. C’est souvent le moyen le plus efficace, et parfois le seul pour s’attaquer à la Mafia. * Je me souviens tout particulièrement d’un soir, l’an dernier. La tension était extraordinaire. Le parrain d’une des familles les plus importantes était là, à quelques mètres du King Witness, tandis qu’il commençait à parler. Au début, tout se passait bien. Possédiez-vous des armes ? Votre organisation était-elle criminelle ? Le train-train. Au bout d’une heure, le parrain, en le fixant, s’est mis à hurler Mon ami, mon frère, que fais-tu ? Le témoin a éclaté en sanglots. Il s’affaissait. La salle d’audience a été évacuée. L’équipe de psychologues qui le suivait s’est occupée de lui. Il fallait à tout prix qu’il tienne. * Deux heures après, on a recommencé. * Oui, je sais que ce sera dur. D’ailleurs je ne veux pas conserver ce poste trop longtemps. * L’idéal, ce serait cinq ans. * Ils sont soumis à une pression permanente, des tentatives de corruption, des menaces. * Il y a une sorte de loi des séries. * Non, pas obligatoirement. Je connais beaucoup de magistrats qui ont travaillé sur ces dossiers. La plupart d’entre eux ont sombré dans l’alcool et la dépression.
* Oui, ça a commencé après l’effondrement du bloc de l’Est. * Beaucoup de gens regrettent l’époque communiste. * Nous n’en faisons pas partie. * Ils pensaient peut-être qu’il suffisait que les communistes s’en aillent pour qu’instantanément, nous ayons un niveau de vie comparable au vôtre. Mais aujourd’hui, dans certaines régions, le taux de chômage atteint 50%. * Jaruzelski à la télé. Comment justifiez vous la loi martiale ? Il avait répondu C’est légitime car nous l’avons décidé. * Je me souviens de ces années. Comment peut-on être nostalgique d’une époque pareille ? * Je suis né en 1976, et toi ? * T’as entendu parler de Solidarnosc ? * Oui, t’as raison, je pense que le monde entier en a entendu parler. C’était le plus grand syndicat qui n’avait jamais été fondé. * Non, par la suite, il s’est scindé en une myriade d’autres mouvements. * Tu sais, quand Lech Walesa s’exprimait, il faisait plein de fautes. Pas mal de blagues circulaient à son sujet, mais c’était affectueux dans le fond. Il jouit d’un grand respect, malgré ses déconvenues plus récentes. * Les politiciens en France, ils sont issus de quel milieu en général ? * Avant d’être président, quel métier il exerçait, Jacques Chirac ? *
* Moi je travaille déjà. Je suis un peu plus âgée que lui. Je suis dans le marketing. * Tu m’excuses si je ne parle pas beaucoup, en fait j’ai commencé l’anglais il y a deux ans. * Oui, c’est mon patron qui m’a demandé d’apprendre. Je parle couramment russe et allemand, mais l’anglais franchement, c’est pas encore ça. C’est trop frustrant. En fait, le plus souvent, plutôt que d'édulcorer ma pensée, je préfère me taire. * Y a un truc que je voulais te demander, est-ce que c’est vrai que les Françaises sont si jolies ? * On a vu un film français merveilleux récemment. Comment c’était le titre, déjà ? * Oui, c’est ça. Comment t’as deviné ? On se représente les Françaises comme elle. * Kieslowski, oui je connais, bien sûr. Tu ne tueras point. * Ah, ton polonais favori, c’est Chopin ? Non, je connais pas très bien, mais je lui préfère un Français. * Jean-Michel Jarre, tu connais ? * Non, je déconne, mais dans la musique de Chopin, il y a un je ne sais quoi de mièvre qui me gêne. * Demain, on va sur le plateau du Golan. Ca t’intéresse ? * Il paraît que la guide est très bien. C’est le gars de l’accueil qui nous l’a conseillée. * C’est 40 dollars, pour la journée. * Elle nous emmène à Tabgha, Capharnaüm, le musée Katzrin, la frontière syrienne, Metula, la frontière libanaise. * Parfait. * Bon allez, maintenant, faut qu’on t’apprenne des saloperies en polonais. * C’est essentiel. Répète après moi. Kurwa. * Kurwa. * On le met à toutes les sauces. Kurwa, je boirais bien une bière. Kurwa de flics. Kurwa tu m’emmerdes. * Allez, Kurwa. * Roule bien le r. * Kurwa. * Bien. * Kurwa, un vrai polonais, dis donc. * Kurwa.
16 * Bonjour, c’est toi la guide pour le Golan ? * Un Polonais, une Polonaise, un Français, c’est ça ? * Oui, c’est bien nous. * Je vous ramène à Tibériade pour 17 heures, c’est bon ? * Moi, je suis née en Belgique. * Et non, pas francophone, désolée. * Quelle est votre religion ? * Nous sommes catholiques romains. * D’accord, et toi ? * Mais tu as eu une éducation religieuse ? * Je vous demande ça simplement pour savoir si je dois détailler ou adapter mes commentaires lors de notre visite de certains lieux. * Je suis juive. Mais à l’origine, j’étais catholique. * Il était important pour mon mari que nos enfants soient juifs. * Quand j’avais vingt-quatre ans, j’ai dû étudier pendant dix mois dans un kibboutz. Des rabbins m’ont fait passer des examens. * Oui, mes connaissances, mais c’était surtout mes motivations profondes qu’ils voulaient sonder. * La première fois, j’ai échoué. * Oui, ils ont refusé ma conversion. * Ils ont compris que j’étais pas si intéressée que ça. * La seconde fois a été la bonne.
C’est dur. * Je suis guide par la force des choses. * En Belgique, j’ai fait des études d’assistante sociale. Mais en Israël, j’ai surtout travaillé dans le tourisme, je gagnais assez bien ma vie. * A cause de la crise, une nouvelle classe est apparue en Israël. * Les nouveaux pauvres. J’en fais partie. * Pour vivre, aujourd’hui, je dois faire des ménages. * C’est assez fréquent. Certains ont fait des études supérieures, ont bien gagné leur vie, et se retrouvent sans travail.
* Capharnaüm. Là vous devez vous couvrir. * Ce sont les vestiges d’une synagogue du quatrième siècle. * Les églises sont orientées vers l’Est. Les synagogues vers Jérusalem. * Oui, il fait chaud mais c’est rien. * Il y a un mois, j’étais en Belgique. J’ai téléphoné à une amie qui habite Tibériade. Devinez combien il faisait. * 51. C’était affreux. Elle me disait qu’elle ne pouvait pas marcher pieds nus sur son carrelage. *
* Voici maintenant le Mont des Béatitudes. C’est ici que Jésus a prononcé le Sermon sur la montagne. * Je vous emmènerai ensuite à Tabgha. La basilique de la Multiplication des pains et des poissons. * Une mosaïque datant du quatrième siècle.
* Entre 67 et 73, la frontière par endroit ne s’est déplacée que de cent mètres. Mais, ce sont souvent des portions de territoire stratégique. Par exemple ici, que constatez-vous ? * Oui, d’ici, on a un point de vue intéressant. On surplombe la vallée. Vous avez le contrôle. * C’est le mémorial de Mitzpé Gadot. * Ce monument a été édifié à la mémoire des soldats israéliens tués sur le Golan. * Non, pas de fleurs sur les tombes des Juifs. * Ce triangle de béton représente l'empennage d'un avion. * Les étoiles de fer partout, c’était pour empêcher la progression des tanks.
* Vous voyez les eucalyptus ? Ils assèchent la région. C’est écologiquement débile. * Il y avait un espion, nommé Eli Cohen. En 1964, il s’était infiltré du côté syrien, à un très haut niveau, et était parvenu à persuader les militaires syriens de camoufler leurs positions sous des eucalyptus. * Revenu du côté israélien, il aurait fait passer la consigne à l’armée de l’air Là où vous voyez des eucalyptus, vous pouvez envoyer la sauce.
* Voici le pont Arik. * C’est précisément avant ce pont que des tanks de l’armée syrienne se sont arrêtés lors de la guerre du Kippour, en 73. * Arik, c’est le nom du soldat qui a été tué a cet endroit. Les Syriens étaient arrivés jusqu’à ce pont avec une facilité qui les a déconcertés. * Cela les a inquiétés au point de les arrêter complètement dans leur progression. * Les blindés ont attendu devant ce pont pendant toute une journée. * Il parait qu’en plus, le fils d’Assad avait fait un mauvais rêve la veille. * Enfin bref, s’ils n’avaient pas attendu, nous étions perdus. * C’est depuis ce jour que les soldats israéliens ne quittent jamais leur arme, même lors du Yom Kippour. * Non, la défaite a été si cuisante pour eux qu’ils n’essaieront pas avant longtemps. * Mais la zone est encore litigieuse même aujourd’hui. Les véhicules des Nations Unis qu’on voit dans le secteur, c’est à cause de ça. * Sur 10 km, c’est une zone démilitarisée.
* En 74, il y eu un accord. Je sais que la propagande syrienne relate des atrocités perpétrées par les soldats israéliens. Et vous savez quoi ? Je pense qu’il y a beaucoup de vrai. Il n’y pas d’excuse pour ça. En tout cas, moi, je n’en vois pas. * Maintenant, nous devons gagner une guerre d’un type nouveau. La guerre contre le terrorisme. * Oui, en un sens, c’est plus difficile. C’est peut-être même impossible. * La bombe atomique ? Non, nous ne l’avons pas. * Non, nous n’avons pas la bombe. * Je te répète qu’Israël ne détient pas le feu nucléaire. * Bon d’accord, t’as raison, on l’a. * Où ? Eh, ça se monnaye, ce genre d’information. Je crois que ça se passe dans le désert du Néguev.
* Vous n’avez pas faim ? * Vous allez manger le meilleur falafel d’Israël. * Je vous emmène chez des Druzes. * Il y a une communauté importante sur le Golan. Il y en a aussi à côté, en Syrie et au Liban. * Non, surtout pas. Ne leur dites pas qu’ils sont arabes, ils ne le prendraient pas bien. * Leur culte est assez mystérieux. D’ailleurs, la plupart d’entre eux en ignore la teneur. * Neuf observants druzes sur dix sont tenus à l’écart du secret de leur culte. * Ils ont été persécutés, c’est sûrement à cause de ça. * Leur religion est issue de l'islam, mais elle comporte des éléments syncrétiques empruntés au judaïsme et au christianisme. * Je pense qu’ils préfèrent être en Israël. Ils sont représentés à la Knesset. * Ils sont très hospitaliers. * Non, ils se préservent, ils on peur. Devenir druze est impossible. * Non, pas de mariage mixte. * C’est le village le plus haut d’Israël. * C’est Birkat Ram. Le lac de Ram. Ils prétendent qu’il est volcanique. * Moi, j’en sais rien. * Mais je sais qu’il y a une faille tectonique dans le secteur. * Non, ils ne font pas l’armée. * En Israël, seuls les Juifs en ont le devoir.
* Il n’y pas de communication entre Israël et la Syrie. * Non pas de poste, pas de ligne téléphonique. * Non, vous pouvez pas. Mais les Druzes syriens et israéliens ont tout de même trouvé un moyen de continuer à communiquer. * Tout simplement la voix. * C’est le shouting gate. * Ils s’échangent des informations grâce à des mégaphones. * Oui, c’est vrai, Internet à peut-être rendu cette technique un peu obsolète, mais ils l’utilisent encore aujourd’hui. * La BBC est venue ici un jour. J’étais en Belgique quand j’ai vu leur documentaire. * Non, il était nul. Leur éclairage prêtait à confusion. Ils se sont apitoyés sur le sort des Druzes israéliens condamnés à crier pour perpétuer le lien avec les leurs. * Oui, à juste titre, mais ils ont oublié de préciser un simple détail. * La frontière a été fermée par les Syriens.
* Site archéologique de Tel Dan, vous verrez, c’est très agréable. * L’eau sur le Golan, c’est une des sources de la guerre. * C’est ici que la Dan donne naissance au Jourdain. * Regardez à gauche, sur le bord de la route. Les panneaux jaunes, c’est l’armée. * DANGER MINES * Ca date de la guerre contre la Syrie. Avec le temps, les mines s’enfoncent dans le sol. Elles deviennent plus difficiles à détecter.
* Vous voyez les bâtiments sur la colline ? * Officiellement, c’est une station d'émission radio. * C’est une base de l’armée sensée être secrète. Mais sur le Golan, je pense que beaucoup de gens savent la vérité. * Ils enregistrent tout. Ils font aussi de l’observation visuelle. * Ils filment les deux côtés. Israélien et libanais. * Oui, il est possible qu'on soit observé, il n'y pas beaucoup de trafic dans la région. * Avec de tels dispositifs, ils ont filmé un faux enterrement dans la bande de Gaza, utilisé par la propagande palestinienne. * Toutes les télévisions israéliennes l’ont diffusé. * Oui, c'est peut-être une contre-propagande israélienne, mais comment savoir ?
* Mon Dov, frontière libanaise. * Oui, ce village que vous voyez est libanais. * Ici, c'est aussi la frontière entre la végétation du sud et du nord. * Oui, une super salade, si tu veux. * Vous savez, au début, quand Israël s’est retiré du Sud-Liban sous l’impulsion d’Ehud Barak, j’étais très heureuse. Il y a eu cinq mois d’accalmie. Mais c’est après que le problème palestinien a recommencé à dégénérer. D’une certaine manière, en s’inclinant, on a donné raison au Hezbollah et à ses méthodes. Ce repli a inspiré les Palestiniens. C’est un casse-tête sans solution. * Je me dis parfois qu’on n’en sortira pas.
* Là, on arrive à Metula. C’est la frontière libanaise. * Le Hezbollah n’est pas loin. * Il m’est arrivé des les entendre parler derrière. * A une certaine époque, elle était surnommée la bonne frontière. * Beaucoup de journalistes venaient ici. * On autorisait à passer certaines personnes, notamment les services médicaux. * Non, aujourd’hui, ce serait trop dangereux de filmer ici. * Non, pour nous, je pense pas qu'on court un gros risque. * Il vaut mieux être ici que six kilomètres plus bas. Il y a régulièrement des missiles qui viennent frapper les villes et villages proches de la frontières, mais ils nous passeraient par-dessus la tête. * Et si c’était vraiment dangereux, on nous empêcherait de venir, tu crois pas ? * Mais c’est vrai qu’il n’y a pas grand monde dans la région.
* On va traverser Qiryat Shemona. * Ici, croyez-moi, l’immobilier n’est pas cher. * J’irai même plus loin, il a une valeur négative. Le gouvernement donne des subventions pour freiner l’exode. * Les gens ont peur. * Des soldats israéliens se font régulièrement kidnapper par le Hezbollah. * Le Hezbollah est financé par la Syrie et l’Iran. * Je crois qu’il vaut mieux être mort que d’être kidnappé par ces gens. * Quand un militaire israélien se fait tuer ici, il y a des ripostes avec des hélicoptères de l’armée.
* J’ai un ami qui travaille pour le Mossad. * Selon lui, la Houdna, c’est le calme avant la tempête. * Il va y avoir un attentat d’envergure dans les prochains jours. * Mais cette information filtre également dans la presse. * Comment ça, quel intérêt ont-il a divulguer une telle information ? * Si ton hypothèse est avérée, je quitterai ce pays. * Non, je ne plaisante pas. * Sharon veut la paix. D’ailleurs, comment peut-on être contre ? * Ah, on t’a déjà dit qu’Arafat était contre, oui, mais pour lui, c’est différent. * Non, je comprends bien, il est parfois nécessaire de se faire l’avocat du diable, mais j’espère de toutes mes forces que tu as tort. Sinon, je fais mes valises demain.
* Moi, je serais vous, demain, j’irais à Safed. Vous pourrez prendre le bus, Shabbat se termine ce soir. * Dès que vous verrez trois étoiles dans le ciel.
17 * On est allé en Mongolie, en Turquie, en Jordanie, au Liban, en Egypte, en Syrie. Mais bien franchement, pour nous je crois qu’Israël arrive en tête, et loin devant. Une expérience d’une intensité exceptionnelle. * Au Liban, oui, je suis allé à Beyrouth. J’ai même visité le quartier général du Hezbollah. * C’était incroyable, ils l’ont établi sous en monument protégé par l’UNESCO, pour se protéger des bombardements. * J’y suis allé avec un Italien en taxi. Pendant tout le trajet, entre Beyrouth et Balbek, il a pas arrêté de picoler. Il avait apporté des bières. Ce con aurait pu nous mettre en danger. Là-bas, les mecs étaient tous fiers d’exhiber leur arsenal. Y avait des posters de Khomeiny partout. Ils nous ont montré des vidéos de kidnappings de soldats israéliens. Un jeune garçon m’a fait voir une liste de suicidés pour la cause, en me disant Je hais Israël, mais je dois encore apprendre et m’entraîner. Et je sais qu’un jour, je serai sur cette liste. Moi, j’étais un peu tendu. Mais pas l’Italien. A un moment, il a pris un fusil, comme ça, juste pour l’avoir en main. Un gars lui a sauté dessus pour qu’il le lâche immédiatement. Il se rendait compte de rien cet abruti.
* Ah t’es allé en Chine ? * J’aimerais tant y aller. * Peut-être le prochain voyage, non ? * Qui sait ? Mon meilleur ami y est allé. * Il y a cinq ans. Le jour de son retour, il m’avait posé cette devinette, Quelle différence y a-t-il entre la démocratie et la démocratie populaire de Chine ? * La même différence qu’il existe entre une chaise et une chaise électrique. * Il m’a raconté une histoire assez dingue qui lui est arrivée, en Chine du Nord. Il revenait de Mongolie. * Il voyageait avec un Anglais qui avait une betacam dans ses bagages. * C’était un long trajet, et ils s’étaient endormis. * A un moment, l’Anglais se réveille en sursaut, et, complètement affolé se met à crier ma caméra, ma caméra, on m’a volé ma caméra. Un contrôleur arrive, prévient des militaires présents dans le train. Ces derniers expliquent la situation à tous les passagers et exigent un effort collectif de délation. Dix minutes après, trois suspects sont désignés. Leurs affaires sont fouillées. Dans la valise de l’un d’eux, on trouve la caméra. Ils demandent l’arrêt immédiat du train. L’Anglais commence à paniquer Non, non, je vous en prie, non, nous nous sommes mal compris. Je lui la donne. Je m’en rachèterai une. Je vous en supplie, ne faites pas ça. Ils forcent le mec à descendre. Mon ami me racontait qu’il était paralysé par la peur. Il n’a cessé de me répéter qu'il s’en voudrait toute sa vie de ne pas avoir enregistré la scène. * Pour pouvoir en témoigner par la suite. * Avec la caméra. * Oui, évidemment, beaucoup trop dangereux, mais tu sais, après avoir vécu ça, je pense que c’est difficile, on doit se sentir très démuni. Et puis moi, je le crois, c’est mon meilleur ami, je lui fais absolument confiance. Mais il aurait tellement aimé apporter la preuve irréfutable de l’authenticité de son témoignage. * Le mec ? Oui. * Ils lui ont demandé de marcher vers la forêt, et ils l’ont tué.
* Gaza ? * Oui, on a essayé. * A la frontière, les Israéliens nous ont dit qu’ils ne pouvaient nous offrir aucune garantie qu’on serait pas refoulés à notre retour. * Ca aurait été compliqué. * Des militaires israéliens nous avaient conseillé, si ça se produisait, de passer par l’Egypte, et de revenir en Israël par Taba. Mais bon, on avait notre billet de retour par Tel-Aviv, on a préféré renoncer, ça aurait pu devenir compliqué. * En général, quand on se rend dans des lieux un peu limites, je dis que c’est pour mon doctorat. * Bien sûr, c’est bidon. * Mais Je fais du tourisme, ça passe beaucoup moins bien. * Oui, moi aussi, je voulais y aller. * C’était marrant, le taxi qui nous a amené là-bas, à Ashkelon, il était russe, il nous a répété vingt fois, tout le long Faites comme vous voulez, je ne vous donne aucun conseil, mais vous devez savoir que c’est risqué. Vous pouvez encore faire demi-tour. Faites comme vous voulez, je suis pas à votre place. Mais vous savez, ils s’en foutent là-bas, que vous soyez une femme, un enfant, un touriste, ils shootent. Mais faites comme vous voulez. C’était assez chiant en fait. Il arrêtait pas. * Oui, j’avais un peu peur, mais je dois avouer que j’étais surtout excitée.
* Plus précisément ? Je suis manager d’une équipe marketing. La grande distribution high-tech, une boîte allemande. * Oui, rien qu’en Pologne, il y a une soixantaine de magasins.* Je suis souvent en déplacement à Munich. * J'harmonise les campagnes de communication à l’échelle du groupe. C’est passionnant, et très prenant. J’ai rapidement pris des responsabilités importantes et mon premier métier ne m’y prédisposait pas, ou tout du moins pas sous cet angle. * Prof d’allemand. * Mais d’un autre côté, en ce moment, je me pose des questions sur ce que je fais. * La construction des illusions, je me dis que. Comment dire ? Le design du désir. C’est un travail de * Oui, c’est ça, de Kurwa. * Ah, et qu’est-ce que tu fais ? * Non, tu as tort, c’est sûrement nécessaire. En un sens, je trouve bien pire ce que je consens à faire.
* On va acheter une kippa au Loubavitch pour pouvoir entrer dans la synagogue, tu viens ? * Oui, c’est joli Safed, mais après faudra songer à se renseigner pour les bus. * Tu rentres ce soir à Tel-Aviv ? * Nous, on a encore deux jours, mais en fait, je crois qu’on va venir avec toi.
* Non, ici, à Tel-Aviv, on préfère aller à l’hôtel, on a pas un très bon souvenir des hostels.* Notre première nuit ici, c’était affreux. D’abord on était séparés, les mecs et les nanas ont pas le droit de dormir dans une même piaule. J’étais avec deux Russes. Tu vas pas me croire. * Elles tapinaient dans la chambre. * Non, ça, c’est sûr, j’ai pas passé une très bonne nuit. * Et toi, tu retournes à ton hostel alors ? * Ce que je te propose, c’est qu’on se retrouve tôt demain matin sur la plage, on aura plus de temps pour se dire au revoir. Ce sera mieux. Rendez-vous sur la plage dans l’axe de la rue Allenby, d’accord ? *
* Tiens, salut, comment ça va depuis deux semaines ? * Oui, je suis claqué. * J’ai peut-être l’explication. Aujourd’hui, j’ai pas trouvé de travail. Toute la semaine, j’ai pas arrêté, de la manut’, bien payée en plus. Mais aujourd’hui, rien. * T’as suivi mon conseil, t’es allé sur le Sinaï ? * Génial. Sinon, t’es allé où ? * La vache, t’as pas chômé. * Oui, un mec qui tournait un film. Le Hollandais ? * Bien sûr, je le connais, avec une main handicapée, c’est ça ? * Il est resté ici quelques jours. Il en est où son film ? * Ah bon, pourquoi ils sont pas venus tes Polonais ? * Ouais je comprends. Remarque ici, y a une Russe, je suis pas certain, mais je crois qu’elle cherche du client. Mais par contre, ça, je suis sûr qu’elle est tox à l’héro. * Ca se voit, tu feras attention. * Oui, en Israël, le problème de la délinquance et de la prostitution est assez récent. * A mon avis, c’est en grande partie dû à la vague d’immigration d’Europe de l’Est. C’est la crise ici, ils débarquent et le plus souvent, ils trouvent pas de taf. Classique, quoi. * Attends, y a mon Américaine préférée qui arrive. Hey, viens chérie, tu veux toujours pas baiser avec moi ? Allez sois pas farouche, j’ai baisé deux Américaines dans ma vie, une de la côte est, une de la côte ouest. T’es du Kansas, t’es le chaînon manquant bébé. * Bon ce sera pas pour ce soir. * Non, j’en ai rien à foutre, elle est pas du tout mon genre. * Je lui rends la monnaie de sa pièce. Elle m’emmerde toujours avec mes comptes, mais la vérité, c’est qu’elle est nulle en calcul. Pour l’hostel, j’ai toujours payé à temps. Toujours. Je pense que ça l’énerve, en fait. * J’ai vingt-six ans. Je crois que je commence à être heureux. Mais en même temps, je me pose des questions. Ca m’arrive de rencontrer des mecs qui mènent la même vie que moi à cinquante balais. Je les regarde, et tu sais quoi, ça me fout les jetons. * J’ai pas envie de terminer comme eux. * Oui, j’aimerais fonder une famille. Je crois que j’aimerais. Mais ça implique plein de choses, et j’ai pas l’impression d’être prêt. Il faut que je quitte Tel-Aviv. J’y pense souvent. * Rentrer en France, feuilles de salaire, horaires, congés payés, tout ça. Rien que les mots, et j’ai des remontées acides. Je pourrai pas, j’y arriverai pas. * Je sais pas, je sais pas. * Au fait, je t'ai dit que j’ai une nouvelle copine ? * Elle est yéménite. Elle est volcanique, je l’adore. * Alors, tu sais où tu vas l’an prochain ? * Putain, vas en Inde. Vas-y seul. Je te jure, vas en Inde. * Allez viens, je te paye une bière. Tu veux une clope ? * Let's go. Sur le balcon, on a la nuit pour parler.
18 * Quoi ? * Tu te fous de moi ? * T’es en train de me dire qu’il y avait les flics ici même, dans la chambre, cette nuit, à 4 heures du mat ? * Est-ce qu’ils ont regardé sous mon lit ? * T’es sûr ? * Bon d’accord, j’ai compris, je me casse. Hors de question que je reste une nuit de plus dans cette thurne. Ca commence à sentir la taule ici. Tu te souviens de l’Ecossais ? * Il s’est fait éjecter la semaine dernière. * Ca faisait deux semaines qu’il payait plus. * Il est coincé en Israël. On lui a piqué son passeport. L’administration lui a fait un papier pour rentrer en Ecosse, mais lui, il veut surtout pas. Il cherche un moyen d’aller à Berlin. Paraît qu’un boulot l’attend là-bas. * Non, le Russe, c’était normal qu’ils le foutent dehors. Il chourait des trucs. Moi, il m’a piqué un chargeur. Mais je crois qu’il était un peu schizo sur les bords. Il avait un comportement bizarre. * Bon, en tout cas, ici, c’est de plus en plus risqué. Je connais un autre hostel, la vue est moins bien, mais au moins, y aura pas les flics et l’Américaine pour me casser les couilles. * Tiens, t’as vu, le Russe a oublié son masque à gaz. * Je sais pas, je crois qu’il vendait des trucs plus ou moins au black. * Vas-y prends le, ça te fera un souvenir sympa. * T’as raison remarque. A l’aéroport, y pourraient t’emmerder. * Le conseil que je te donne, c’est de mentir que par omission. Ils en savent sur toi toujours plus que tu le penses. * Peut-être qu’ils te demanderont si t’as été en contact avec des Palestiniens. De toute façon, t’as rien de compromettant sur toi ? * L’adresse du mec à Bethléem ? Non, franchement s’ils ouvrent ton carnet, t’as vraiment pas de bol.
LE PREMIER MINISTRE ARIEL SHARON ET LE MINISTRE DE LA DEFENSE SHAUL MOFAZ ONT DEFENDU LEUR DECISION DE CEDER LE CONTROLE DE LA SECURITE DE CERTAINES VILLES CISJORDANIENNES A L’AUTORITE PALESTINIENNE DIMANCHE PROCHAIN, ET CE MALGRE LES PROTESTATIONS DE PLUSIEURS MINISTRES AYANT EXPLIQUE QU’UN TEL TRANSFERT ETAIT INENVISAGEABLE APRES LES ATTAQUES TERRORISTES DE CETTE SEMAINE. * MOFAZ A PROMIS QUE LE TRANSFERT DE KALKILYA ET JERICHO LUNDI, PUIS RAMALLAH ET TULKARM LA SEMAINE PROCHAINE SERAIT PROGRESSIF. * LA PRESSION SUR ARIEL SHARON MONTE POUR L’ACHEVEMENT DE LA BARRIERE DE SECURITE, LONGUE DE 450 KILOMETRES. LORS DE SA VISITE A LA MAISON BLANCHE LE MOIS DERNIER, SHARON A DECLARE AU PRESIDENT GEORGE W. BUSH QU’IL GELERAIT LA CONSTRUCTION DE LA BARRIERE AUTOUR DES SITES CONTROVERSES DE ARIEL ET KEDUMIM EN CISJORDANIE ET LA PORTION SUD DE LA FRONTIERE. * LE PRECEDENT CONSEILLER NATIONAL DE LA SECURITE, LE GENERAL UZI DAYAN, PRESIDENT DE LA FRONTIERE DE SECURITE POUR ISRAEL A ACCUSE SHARON DE MANQUER DRAMATIQUEMENT DE LEADERSHIP. BEAUCOUP DE CEUX QUI SONT ENTERRES DANS NOS CIMETIERES POURRAIENT MARCHER A NOS COTES AUJOURD’HUI SI LA BARRIERE AVAIT ETE CONSTRUITE COMME ELLE AURAIT DU L’ETRE.
* Votre passeport s’il vous plait. * Suivez-moi. * Oui, suivez-moi, passez devant tout le monde. * Oui, je garde votre passeport, attendez-moi ici.
* A nous deux. Pourquoi êtes-vous venu en Israël ? * Pourquoi cette année ? * Où avez-vous passé vos dernières vacances ? * Quand avez-vous décidé de venir ? * Et quand avez-vous acheté vos billets ? * Pourquoi si tard ? * Par qui êtes-vous passé ? * Pour quelle raison ? * Expliquez-moi pourquoi vous avez tant attendu pour acheter vos billets après avoir décidé de venir ? * Oui, je comprends, mais alors comment avez-vous trouvé l’argent pour venir ? Qui vous a financé ? * Qu’êtes-vous venu chercher en Israël ? * Vous étiez au courant de la situation ici ? * Et pourtant vous avez décidé de venir quand même ? * Vous connaissez quelqu’un ici ? * D’accord, comment s’appelle-t-il ? * Vous avez été hébergé chez eux combien de temps ? * Quel est le prénom de sa femme ? * Je vous demande juste quel est le prénom de sa femme. * Son prénom, s’il vous plaît. * Vous ne vous en souvenez pas ? * Pourtant vous êtes resté trois jours chez eux, non ? * Ah, merci. Où êtes-vous allé ? * Dans l’ordre chronologique. * Quand avez-vous décidé ? * Vous n’aviez pas planifié ? * Pourquoi ? * Vous avez tenu un journal de bord ? * Je peux le voir ? * Pourquoi n’y a-t-il aucune date dans votre carnet ? * Ca aurait été plus pratique, vous ne croyez pas ? * Par exemple, cette page, c’était où ? * Vous ne pouvez pas me dire où c’était ? * Ah, Jérusalem, et c’était quand ? * Vous travaillez dans quelle compagnie ? * Quel domaine ? * Quel était le but de votre voyage ? * Vous avez visité quoi ? * Vous en avez la preuve ? * Des reçus, des tickets, des prospectus ? * Pas de reçu ? Pourquoi ? * Sur quoi vous êtes-vous basé pour choisir vos hostels ? * Passez-le moi s’il vous plait. * Par exemple à Tel-Aviv, où étiez-vous ? * Il n’est pas souligné, ou marqué d’une croix, pourquoi ? * Pourquoi n’y a-t-il aucune note en marge ? * Non, nulle part. * Excusez-moi de revenir là-dessus, mais je ne suis pas certaine d’avoir bien compris pourquoi vous êtes venu en Israël. Vous pouvez reformuler ? * Attendez-moi ici. * Oui, je le garde.
* Merde alors, mais qu’est-ce que tu fous là ? * Qu’est-ce que tu deviens depuis Toulouse ? * Viens je vais te présenter ma femme. J’ai une petite fille aussi. * Ah bon. Quand ce sera fini, viens me voir, je serai en salle d’embarquement.* Oui, je rendais visite à de la famille, je rentre aussi à Paris. * C’est dingue de se trouver là, non ? * Mais pourquoi ils t’emmerdent ?
* Veuillez me suivre. * Par là. * Attendez ici.
* Salut. * Oui, c’est pareil pour moi. * Espagnol, et toi ? * Oui, je suis seul. * Non, ils ont encore mon passeport. * Ca fait une heure, je sais pas si je vais embarquer.* Mais franchement je me sens mal. * J’ai rien fait, putain, j’ai rien fait. Je suis juste venu. * Je me sens mal, merde. * Je me sens sale. * Imagine, ceux qui vivent ça tous les jours.
* Entrez. * Videz vos poches. * Ecartez les jambes. * Ca sonne, là, vous avez quoi ? * Vous avez un bracelet ? * Enlevez vos chaussures. * Non, vos sacs sont partis dans une machine spéciale. * Pourquoi votre pied sonne ? Qu’est-ce que vous avez ? * Enlevez vos chaussettes. * Vous avez quelque chose à la cheville ?
* Oui, ils sont revenus. Vous pouvez les ouvrir devant nous ? * Merci. * Toutes vos affaires sont là ? * Vous trouvez ça normal ? * Vous êtes resté combien de temps ? * Oui, nous allons les fouiller intégralement. * C’est quoi ? * Et vous pouvez ouvrir cette bouteille devant nous ? * C’est de l’eau ?
* Suivez-moi. * Vous montez là, la salle d’embarquement est au bout. * Non, vous l’aurez. Votre vol a été retardé. * Vous oubliez votre passeport. * Bon voyage, Monsieur Reb.