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Shanghai  >  Beijing

Shanghai > le 6 juillet 2002 > Le regard horizontal, la nuque raide, trois femmes chantent. Des vocalises appliquées semblent s'échapper de leur nez, sur la scène d'un théâtre du centre ville où Zhu Hong nous a accompagnés. De temps à autres, quelques notes au luth traditionnel. Vincent se penche vers moi et me glisse à l'oreille: "c'est rigoureusement imbitable." En effet, cela nous est impénétrable. Un collier de sons dépourvus de sens. Relativité de la culture, absurdité de la culture. Un système symbolique riche peut posséder une parfaite cohérence interne, et n'offrir au profane aucun point d'entrée. C'est le concert de fin d'année d'un conservatoire. Il s'agit donc de conserver. Perpétuation d'une tradition. Dans la salle, personne en dessous de quarante ans. J'ai le sentiment d'assister au chant du cygne: tout à l'heure, dans son salon, Zhu Hong écoutait beaucoup plus volontiers de la pop >

Près d'un jardin, en centre-ville, un homme accroupi, un pinceau à la main. Il le trempe dans l'eau pour écrire des poèmes sur le sol. Au fur et à mesure, la poésie s'évapore. Acte en soi poétique. Les passants marchent entre les signes évanescents > Je traverse un quartier clonant ad nauseam la même baraque obscure. Du linge traverse la rue sur une corde. Des enfants au fond d'une ruelle grattent la terre. Stigmates de l'urbanisme communiste > Il paraît que tout ça va bientôt être rasé. Déjà les donjons de verre se dressent alentour. Fraîches entailles du capitalisme naissant > Nous rentrons en taxi. Il est interdit de monter à cinq. L'un d'entre nous doit se baisser. Le chauffeur y tient: mieux vaut éviter de se faire arrêter par les flics. On dirait qu'ils sont partout. Amélie se dévoue > Place du Peuple. Le jour descend. Les rues. Les enseignes lumineuses. L'air, chargé d'une densité colorée. Un orage statique perpétuel. Un éclat enveloppant. C'est ça: l'air est luminescent. Frénésie singulière. La foule. Des mots criés que je ne comprends pas. Et toujours cette lumière jusqu'alors inconnue. La ville étrange et parfois inquiétante de Blade Runner en était la préfiguration >

le 7 > Je suis réveillé par la rumeur de la ville. Bruits incessants des ouvriers travaillant à l'érection des buildings. Du béton exhaussé. Concerts de marteaux, ballets de grues. Construction anarchique et effrénée. A ce rythme, dans dix ans, c'est New York au carré. D'ici, Paris me semble moribonde et figée. Un musée > Dans les rues, pas un papier, pas un tag. Pourtant, dix-sept millions d'habitants se croisent. Pas de mendiants non plus. Pourquoi ? > Le métro est neuf. Les portes s'ouvrent latéralement. Entrée en scène, dans un wagon. Les regards convergent. Les narquois se poussent du coude et les froids me toisent. Ne prenant aucune précaution, deux filles parlent de moi, juste à côté. Zhu Hong me traduit quelques mots en riant. Je sors, emprunte un escalier. Montée des marches. Je croise la chenille d'un escalator bien garni. Un mille-pattes à cinq cents têtes me dévisage en masse. J'ai l'impression d'être connu, mais c'est précisément l'inverse. Je suis inconnu au point d'en être remarquable >

Zhu Hong et Yvan habitent un immeuble d'assez haut standing. Des barres de plus de trente étages cernent un préau en bois et un étang. Un curieux fossile dans une gangue de béton. Sous ce modeste abri, quelques dames dansent au son d'un magnétophone. De joyeuses petites notes aiguës montent timidement entre les tours. Il est sept heures. La scène est touchante et un peu triste > Yvan est parti hier pour une formation à Beijing. Si tout se passe bien, nous le retrouverons dans une semaine, quelque part au nord > Stéphane est un de ses amis. Il vit ici seulement pour quelques jours. Le temps de trouver un nouvel appartement. L'ancien s'est vite avéré inhabitable: l'air y est vicié. Le propriétaire ne veut rien entendre. Constat d'huissier. Dépôt de plainte. Le tout en chinois, évidemment. Que ferais-je dans cette jungle ? > Je me lève. Stéphane est parti à son travail. Zhu Hong est encore endormie, par terre. Elle a cédé son lit à Vincent et Amélie > Elle nous dit qu'elle viendra avec nous à Xi'an. Une chance. Là-bas, je pense que personne ne parle anglais >

le 8 > Je joue avec la télécommande du climatiseur de la chambre. Je ne comprends strictement rien. Analphabète > Il est onze heures du soir. J'entends des coassements. Probablement l'étang d'à côté > A Paris, sauf exception, on n'a pas le droit de construire au-dessus de six étages. Ici, il est interdit de faire au-dessous de treize. Mais la norme, ce serait plutôt trente. Je gravis les trente-quatre étages de notre immeuble. Je sors à l'air libre, au sommet. L'infatigable pilonnage monte jusqu'à moi. A la faveur de puissants projecteurs, la ronde ouvrière est incessante. La ville sort de terre. De tout ce que je vois, rien n'existait il y a dix ans > L'après-midi, nous entrons dans un salon de massage. La séance dure trois quarts d'heure. Tout le dos y passe. J'avais oublié que j'étais si maigre > Ma peau est tout le temps collante. L'air serait-il poisseux ? Pas d'alternative: s'en accommoder > J'ai lu quelque part que le taux de particules en suspension en 1996 était cinq fois supérieur à la norme fixée par l'OMS. Entre 1994 et 1996, la Chine a signalé au moins trois millions de morts causées par la pollution atmosphérique en milieu urbain >

La nuit. Promenade le long du Bund, boulevard longeant le fleuve Huangpu > Deux jeunes filles armées d'un appareil photo s'adressent à Vincent: "You're so handsome! Are you American ? Can I take a photo ?" Peut-être la blondeur n'est-elle pas tout à fait étrangère à ce tropisme particulier ? > La publicité est partout. Elle s'affiche, obscène, jusque sur le bord du fleuve, en grand, en néons, en cadence: Philips, Kodak, L'Oréal, Alcatel, Canon, IBM. Sur les affiches, les femmes ne sont jamais dénudées. Elles sont souvent européennes, ou asiatiques, mais très peu typées. Le teint est clair, les yeux rarement bridés > Nos multinationales s'ingénient à modeler la fascination pour l'Occident dans le but de s'offrir un marché. Sans même en être conscients, ils subissent leur désir, par nous créé > Un alignement fortuit offre la vision prodigieuse d'un drapeau rouge flottant devant l'enseigne géante d'une banque: CAPITALAND > Stéphane m'explique que des avantages fiscaux ont été accordés il y a dix ans aux entreprises en partenariat avec une compagnie étrangère, en espérant que Shanghai serait une locomotive pour la Chine. Mais certaines trichent et ne pratiquent que des échanges internationaux fictifs > Selon lui, la disparité des salaires est considérable à Shanghai > Je suis sur le pont d'un bateau. Il remonte paisiblement le Huangpu. Une sono en fin de course débite du Clayderman. La lettre à Elise accompagnée à la batterie. Une horreur. Shanghai est le royaume du Kitsch. Il est possible que cela soit essentiellement lié à la croissance erratique. Yvan compte écrire un article sur le sujet pour le journal de son école avec d'autres centraliens expatriés à Shanghai > D'après Stéphane, tout le monde veut aller à l'université. Le problème, c'est qu'il n'y en a pas beaucoup. Donc, entrée sur concours. Les lycées se sont progressivement transformés en classes prépa. Il y a des cours tous les jours, même le dimanche > Il a une amie chinoise, lui aussi. Elle a subi de nombreuses pressions de la part de l'université et de sa famille. Menaces d'exclusion. D'abord voilées, puis explicites. Au sein de la faculté, les relations amoureuses avec un étranger sont prohibées >

Aujourd'hui, Yvan parle couramment chinois. En conséquence, Zhu Hong n'a quasiment rien appris en français. Amélie, Vincent et moi nous employons toute la journée à la faire progresser. Il faut dire que c'est vital pour nous tous depuis qu'il est parti. C'est étrange. C'est dégueulasse. C'est beau. La ville. Je suis étranger. Sur un bout de papier, j'écris le français, elle, ses hiéroglyphes. Moi, je stagne au triptyque Ni hao - Xiexie - Zai jian. Bonjour. Merci. Au revoir > Elle m'explique que la traduction de "c'est du chinois" en chinois est "c'est du français". J'ai du mal à le croire. Elle semble pourtant sincère. Peut-être les Chinois montrent-ils ainsi, en nous rendant la politesse idiomatique, que notre langue est la plus diamétralement opposée à la leur ? > Tous ces visages. Etrange beauté des étrangères. Je tente d'expliquer à Zhu Hong la communauté de sens et d'étymologie entre les mots étrange et étranger > Zhu Hong nous guide. Elle est née à Shanghai. Peu d'Occidentaux auront eu ma chance > Ce soir, j'ai entrevu le soleil. Pour un peu, je l'aurais presque oublié >

le 9 > Je me réveille, ouvre la fenêtre. Un homme accroupi dans la pelouse ramasse ce que je suppose être des mauvaises herbes. En fait, on dirait qu'il les cueille > A nouveau, les chorégraphies sous le préau. Ca ressemble à de la danse. Ou alors à de la gym, mais non, c'est pas ça non plus > Train pour Suzhou. Le concept de première et de deuxième classe n'existe pas. C'est beaucoup plus subtil pour ne pas dire hypocrite: couchettes molles et couchettes dures. Nous optons pour les molles. Vingt yuans pour soixante kilomètres. Moins de trois euros. Rayons X. Salle d'attente plutôt luxueuse. Nous prenons place dans notre wagon. C'est spatieux > Une petite fille de cinq ou six ans s'installe en face de moi, me sourit, déplie un journal visiblement très sérieux, fait mine de lire, puis éclate de rire. Elle me propose des algues en tablettes. Pour ne pas la froisser, je goûte son soleil vert. Pendant tout le voyage, elle n'arrêtera pas une minute de faire l'andouille >

Suzhou, véritable point de départ de la route de la soie, au temps de la dynastie des Tang, puis des Song > Magnifique jardin de la Politique des Simples > Des touristes américaines montent sur la statue d'un Bouddha, lui touchent les seins. Cela semble beaucoup les amuser > Dans le jardin des penjing, un jardinier taille une sorte de bonsaï. Nous montons au sommet d'une pagode > Nous prenons le pousse-pousse. On devrait plutôt dire tire-tire. L'homme qui nous tracte sur son tricycle, Zhu Hong et moi, doit avoir dans les quarante-cinq ans. Il peine mais il fait tout ce qu'il peut pour aller le plus vite possible > Zhu Hong négocie pour tout. Je serais seul, ce serait sûrement le double. Je ressens une tension. Elle se fait assez violemment prendre à partie. Elle m'explique: "Ils m'accusent d'être chinoise et d'aider des Occidentaux. C'est ce que je vis au quotidien quand je suis avec Yvan. Je dois être très forte pour supporter ça, et pour le protéger. Cela explique la véhémence avec laquelle je me défends et je vous défends." > A la sortie du jardin, on fond sur nous comme la petite vérole sur le bas clergé, pour nous vendre des trucs et des machins. Des enfants agrippent mes vêtements en me suppliant de leur faire grâce de quelque aumône. Malaise. Ils reviennent à la charge dix fois, vingt fois > Le tourisme. Pratique essentiellement occidentale apparue au cours du vingtième siècle. Obscénité intrinsèque au tourisme >

Les rues sont sillonnées par de nombreux vélos électriques. Une boutique les vend pour un peu plus de deux mille yuans. Donc, en moyenne, deux à trois mois de salaire. On dirait que ça fonctionne très bien. Pourquoi n'y en a-t-il pas à Paris ? > Je ne me déplace presque plus qu'en taxi. C'est assez curieux: je déploie moins d'énergie pour en appeler un que pour signifier aux autres s'agglutinant autour que je ne veux pas monter. J'ai plus pris le taxi ici que dans toute mon existence. La vie sur un grand pied, pour presque rien. Repas uniquement au restaurant > Zhu Hong me dit que son père a sept frères et sœurs. Du côté de la mère, quatre. Zhu Hong est enfant unique. Elle est un témoin direct du coup d'arrêt brutal de 1979. Depuis le début des années 80, la politique de l'enfant unique reste intangible >

Vers minuit, dans un night club, à Shanghai. Beaucoup d'Occidentaux. Le California. Le pouls des baffles tend mes nerfs en un seul arc. Ma vision se dilue en pluie de phosphènes. Certaines femmes m'envisagent avec ostentation. Zhu Hong me dit à l'oreille: "night ladies". Les fleurs de Shanghai. Un peu plus tard, elle me raconte qu'un chauffeur de taxi la ramenant de cette boîte l'année dernière avec son mari, lui a demandé: "Alors, ça marche le business ?" > Elle danse remarquablement bien. D'ailleurs à l'origine, elle était danseuse. Elle a également travaillé pour la télévision. Job d'encadrement, mais je n'en sais pas beaucoup plus. Je sais juste qu'elle a démissionné. Maintenant, je crois qu'elle voudrait être dans l'import-export > Perpétuellement, nous sommes le point de mire > La musique ressemble fort à du Daft Punk. Du technoïde standard > Philippe Adjutor écrivait récemment à propos de l'adolescent international: "La perte de son rapport à l'histoire et à la mémoire, au profit d'une exaltation du présent et de la modernité, fait qu'il se sent moins relié aux générations qui l'ont précédé dans son pays ou son continent qu'à ses contemporains de l'autre bout de la planète. Conforté par des références vides mais rassurantes de la culture jeune, notre adolescent s'installe dans une immanence dont rien ne le pousse à sortir." > Une galerie marchande du centre-ville. Personne au-dessus de vingt-cinq ans. Le rêve occidental. Horizon partagé par les jeunes: les centres commerciaux. Zhu Hong les préfère aux jardins. Ca saute aux yeux > "Mon père est passionné d'Histoire et de calligraphie" m'a-t-elle dit > Je mesure ici la pertinence du concept: l'adolescent international est aujourd'hui l'aboutissement et la finalité de la société de consommation. Son élément terminal. Tout est fait, tout est pensé pour lui > Au sortir de l'enfance, en crise de croissance. Shanghai est en pleine adolescence >

J'ai vu des commerçants compter sur leur boulier, et peser sur une balance électronique. J'ai vu une femme converser sur son portable, devant un métier à tisser > A l'origine, ils lisaient de haut en bas. Ils lisent maintenant de gauche à droite, comme nous. Faut-il y voir une influence des interfaces homme-machine des ordinateurs d'origine occidentale, plus adaptées à la deuxième alternative ? > Je demande à Zhu Hong comment elle procède pour composer des SMS sur son portable. Des caractères chinois apparaissent en effet sur son écran alors que le téléphone ne comporte qu'une quinzaine de touches. Elle m'explique qu'elle tape son message en pinyin, qui finalement n'est autre qu'une interface phonétique Orient-Occident. Un calculateur assure ensuite la traduction instantanée > Du fait de la cardinalité très restreinte des alphabets occidentaux, une disjonction au moins graphique du signifiant et du signifié s'est imposée. Pour eux, avec des milliers de signes, c'est beaucoup moins net. Une langue est un découpage mental particulier du monde. Par conséquent, la diversité et l'originalité des langues existantes sont incontestablement une richesse. Cependant, le hiatus entre le monde qu'ils construisent aujourd'hui et ce découpage est patent. Des questions aussi bêtes que d'ordre taxonomique viennent naturellement à se poser: par exemple, comment classer des mots dans un dictionnaire, l'ensemble des idéogrammes étant dépourvu de relation d'ordre ? Des réponses ont été apportées. A mes yeux, des rustines > La rationalisation du langage serait-elle consubstantielle au progrès technique ? > Ils captent, ils boivent notre culture. Mais cette perméabilité est à sens unique. Nous ne recevons rien d'eux > Je vois au ras des pâquerettes. Je ne peux qu'être factuel. Les causes profondes de tout ça me sont inaccessibles. Mais les chercher est peut-être vain. Il n'y a pas de dessein. Ecume, bouillonnement du monde, c'est tout. Je dois me contenter d'ouvrir grand les yeux, ici, et maintenant >

Pour deux yuans, Zhu Hong m'achète le Shanghai Star. Je le lis en entier. Pas moins de huit pages sur trente au total, sont consacrées aux Etats-Unis, à l'occasion de l'Independence Day. Henry Levine, consul général à Shanghai ouvre l'article fleuve. En vingt ans, l'effectif du consulat a décuplé. Près de deux cents personnes y travaillent, et c'est encore largement insuffisant. L'an dernier, 90 000 demandes de visa à destination des Etats-Unis, rien que pour la région de Shanghai. 60% d'entre elles ont été acceptées. Augmentation de 15% en un an. D'après Henry Levine, les domaines suivants requièrent une étroite coopération entre les deux états: la croissance économique, la santé, le maintien de la paix dans l'est asiatique, la lutte contre le trafique de drogue, le terrorisme, le crime international et la dissémination des armes nucléaires > L'entente mutuelle est vitale. On doit par exemple instaurer des vidéoconférences entres des experts aux USA offrant leur savoir à des étudiants chinois, des administrateurs chinois, des juristes chinois, des managers chinois > Le rôle de l'Agriculture Trade Office of Shanghai est "d'introduire de nouveaux produits US dans le marché chinois." > Une véritable machine de guerre économique. Dans le langage, les échanges se veulent équitables, mais ils sont à l'évidence unilatéraux. Robert Lee, economic officer au consulat général de Shanghai: "Nous offrons notre aide au business development partout où elle est nécessaire". Ca, pour les aider, on peut leur faire confiance > En définitive, cela ressemble à s'y méprendre à de la propagande pur jus, non plus imputable au régime communiste, mais directement made in US. Le Shanghai Star est noyauté >

Mais je crois bien que je découvre l'eau chaude. Je ne suis qu'un enfant de chœur > Il y a 160 000 étudiants chinois aux Etats-Unis et 10 000 étudiants américains en Chine > Les premières pages relatent l'opinion d'une demi douzaine de personnes dont une photo figure en marge de leur article: ils n'ont pas trente ans. La moitié d'entre eux sont américains. Un étudiant s'insurge contre l'immixtion des compagnies dans la sphère privée. Il site le cas de certaines d'entre elles qui ont fait signer un contrat à leurs employés, les obligeant à quitter la boîte s'ils tombent amoureux d'un ou une collègue. A Shanghai, certains couples doivent fournir une lettre favorable de leur employeur s'ils veulent se marier ou divorcer. A Hangzhou, une école a installé un système de vidéosurveillance dans ses toilettes. Forte demande des jeunes pour une protection de la vie privée: il faut légiférer > Plus loin, on apprend qu'en dix ans, sept cent mille familles ont été relogées à Shanghai > 95% des businessmen de Taiwan travaillant à Shanghai auraient une concubine. Quand une call-girl devient concubine, un revenu mensuel est négocié. Il est habituellement de l'ordre de vingt mille yuans. Les concubines se connaissent entre elles et forment un cercle à Gubai, dans un quartier résidentiel, rebaptisé concubine village > A Shanghai, l'âge moyen du mariage pour un homme est de vingt-sept ans. En dix ans, une progression de cinq ans. Les shanghaïens souffriraient de mariage phobia. Selon Shang Haiyin, professeur au Shanghai Mental Health Center, il serait dû à une progression de l'individualisme. Ye Bin, professeur à l'East China Normal University déclare carrément: "faire l'amour en refusant l'engagement du mariage est un acte purement égoïste, irresponsable et destructeur." >

Même si les domaines abordés sont très disjoints, j'ai l'intuition peut-être captieuse de l'existence d'un point commun, sans parvenir à l'identifier clairement. Impression confuse d'un principe général. Je prends trois autres exemples, presque au hasard: les statistiques montrent que les shanghaïens connaissent de moins en moins leurs voisins de palier > 32% des shanghaïens pensent acheter une voiture dans les cinq ans avenirs > A la fin de l'année entrera en activité à Shanghai le plus grand supermarché d'Asie. 330 000 m², le Rainbow Mall > En creux se dessine une filiation > Les valeurs occidentales seraient issues de l'époque victorienne en Angleterre. Le noyau en serait l'individualisme. L'organisation politique et sociale de l'Asie est-elle soluble dans le libéralisme occidental ? L'Asie parviendra-t-elle à se moderniser sans perdre ses valeurs traditionnelles, clés de sa cohésion sociale ? C'est pourtant à leur délitement que renvoie le Shanghai Star > La violence de l'imprégnation américaine serait-elle à l'image de l'ampleur du désastre communiste ? Je me rends compte de manière beaucoup plus aiguë avec quelle insidieuse profondeur elle a eu lieu en Europe. En tout cas, cette imbibition est d'autant plus choquante ici qu'elle se produit sur une culture on ne peut plus différente. De plus, les choses se passent là, sous mes yeux > Bertolucci, à propos du tournage de Puyi, le dernier empereur, déclarait en substance: "Il y a une innocence chez eux, d'avant la société de consommation, de l'invasion des MacDonald's, de la coca-colonisation." Aujourd'hui, à Shanghai, chaque grande avenue a son MacDo > Je passe devant l'un d'entre eux. Une musique trépidante se voulant cocasse accueille le visiteur. Pour attirer les enfants, je suppose. Une vidéo tourne en boucle: le clown Ronald s'improvise chef de chœur. De charmants petits hamburgers sortent d'un piano recouvert de paillettes, et chantent à l'unisson, sous sa direction. Une petite fille regarde. Elle semble émerveillée. Son horizon commence à se dessiner > Devant un Kentuky Fried Chicken, une femme s'adresse fermement au personnel rassemblé en rang, les mains derrière le dos. Elle doit être manager. Ils récitent ensuite d'une même voix ce que je suppose être un règlement > Sur le parvis d'un hôtel, une quarantaine de jeunes femmes plient les jambent et lèvent les bras en cadence, sous l'œil attentif du patron > Il est minuit. La tour de quatre cents mètres se perd dans la brume encore plus dense ce soir. En fait, elle ne se dissipe jamais >

le 10 > Adieu Shanghai. Avion pour Xi'an. Dans l'avion, des touristes américains, vraisemblablement texans. Epais, très épais. Chapeau de cow-boy. C'est le fareast, quoi > Arrivée à Xi'an. Je prends un taxi. Surprise: le réservoir d'essence est sur la lunette arrière, dans l'habitacle, bouché par un chiffon. Le jeune chauffeur respire donc des vapeurs d'hydrocarbure en milieu fermé, toute la journée. D'ailleurs, ça ne l'empêche pas de fumer. Garder son calme > Ca roule vite, dans le désordre le plus total, on s'évite de justesse, mais ça passe. C'est aussi terrifiant qu'intéressant. Il ne semble pas qu'il y ait de notion claire de priorité. Le flux ne paraît pas avoir la même viscosité qu'en Europe. Serait-ce dû à cette logique floue ? > La ville est entourée d'un rempart > Le ciel est perpétuellement voilé > Trente-huit degrés Celsius. Les divers compartiments surclimatisés dans lesquels je séjourne rendent les passages à l'air libre encore plus saisissants > Auberge de jeunesse. Cinquante yuans. Stéphane avait dit que pour une chambre à cent yuans, il avait eu la visite de nombreux rats. Pourtant, ici, ça a l'air à peu près propre > Mais tout de même, on ne peut que remarquer leur manque d'organisation. L'information circule mal. On doit tout répéter quatre fois. Pas de clé personnelle pour les chambres. Il faut faire appel à une personne qui se déplace à chaque fois. Si l'industrie est à l'avenant, la productivité doit être bien faible. Après tout, cela les prémunit peut-être contre une montée trop brutale du chômage >

Nous flânons dans les quartiers commerçants. Zhu Hong maîtrise à merveille l'art de la négociation et m'en fait profiter > Nous ne sommes pas dévisagés de la même manière qu'à Shanghai. Nous sommes seuls pour tous ces marchands qui ne manquent jamais de nous interpeller. Aucun touriste dans les parages. Et pourtant, ils arrivent à vivre > La pollution est palpable. La peau est toujours grasse. Je sue comme je n'ai jamais sué. Se laver deux fois par jour ne suffit plus. Accepter d'être sale > Le quartier musulman, la nuit. L'air est saturé de fumée. La lumière se diffuse en volutes pourpres. Je mange pour cinq yuans, soit environ soixante centimes. Une enfant de six ans vient à ma table. Elle chante, en s'accompagnant à la guitare. C'est pour se payer l'école. L'école peut donc être payante, même ici > Dans la salle, une fumée persistante irrite mes yeux. A croire qu'ils grillent leurs brochettes dans la pièce > L'hygiène n'est pas insuffisante. Elle est inexistante > Je croyais être dans la norme en Chine, mais Zhu Hong me dit: "Tu mince, il faut mange." C'est décidé, l'an prochain, je me fais l'Ethiopie >

le 11 > Cette nuit, notre clim. est tombée en panne. Aujourd'hui, je ne me sens pas très bien. Mais contre toute attente, Zhu Hong est la première à être malade > Musée d'Histoire de Shannxi. Machins et bidules d'avant notre ère: sceaux en jade blanc, tambours en pierre, dalles en pierre, jarres en pierre. Malgré leur indéniable intérêt archéologique, toutes ses vieilleries caillouteuses ne m'arrachent pas des cris de joie > Je remarque un simple fait: lorsqu'un texte chinois est traduit en anglais, dans un musée par exemple, il occupe une place deux à trois fois plus importante. La densité surfacique d'informations semble donc en moyenne nettement plus grande dans le cas du chinois. Mes vieilles questions de linguistique me reviennent. Il y aurait des métriques à définir, permettant de comparer tout ça de manière pertinente. Je ne peux pas croire que des recherches n'aient pas été entreprises. Où trouver ces publications ? >

l'Armée enterrée. Une immense fouille dégage les soldats chargés de veiller sur la sépulture de Shi huangdi, le premier empereur de Chine. Le tombeau, toujours clos, a été édifié par 700 000 forçats. La première fosse est la plus spectaculaire. On suppose qu'elle abrite six mille fantassins et chars de combat. Aujourd'hui, seulement mille statues on été dégagées. Lorsqu'il est mort en 210 av. J.-C., Shi huangdi a été enterré dans un tombeau qui avait exigé trente-six ans de travail. La fonction de ces guerriers était de garder le palais funéraire par-delà la mort. Quatre ans après son décès, les soldats ont été désarmés par le rebelle Xiang Yu et ses troupes. Il ne parviendra pas à profaner le tombeau, mais les couloirs abritant les sept mille fantassins ont été incendiés. L'armée en terre n'est sortie de l'oubli qu'en 1974, suite à la découverte d'un paysan creusant un puits. C'est un des plus grands trésors du patrimoine mondial de l'humanité. J'ai beau être rétif au pierreux et au terreux, je suis saisi. Je rentre dans le hall abritant la fosse. Soudain, l'armée, face à moi, menaçante. D'outre-tombe, ils me défient > Grande Mosquée. Fondée il y a plus de mille deux cents ans. Succession de cours et de pavillons. La salle de prière m'est interdite. Mais les chants en arabe me parviennent. Des adultes, des enfants, mais toujours des hommes, évidemment >

Retour à l'hôtel. Je suis fatigué. Zhu Hong dort en ce moment. Tous ces trucs historiques l'emmerdent peut-être plus qu'autre chose > Une petite cour, une bassine. Je lave, non, je mouille mon linge. Près de moi, attablés, trois vieux jouent aux cartes. L'air est lourd. Vais-je lire mes emails ce soir ? Pour quoi faire, dans le fond ? Je suis si loin. Je me verse de l'eau sur le visage. Au-dessus du lavoir, je me regarde dans le miroir. Des grillons chantent. Les vieux s'échangent des billets. Il est huit heures du soir >

le 12 > Temple de Confucius, construit sous les Song. Bibliothèque de pierre, forêt de stèles. Un homme applique une feuille de papier sur l'une d'entre elles, à l'aide d'une brosse humide et tamponne la surface avec de l'encre noire. Tap tap tap tap tap. Copie carbone ancestrale. Cent quatorze stèles, 650 000 caractères, rassemblent les bases de l'orthodoxie confucéenne. Tout cela me sera à jamais inconnaissable. C'est peut-être idiot, mais je ne parviens pas à le déplorer > Grande Pagode de l'Oie sauvage, de base carrée, donc très ancienne. Endroit très paisible, un temple à côté, quelques moines circulent dans les allées > A la gare, achat des billets pour Luoyang. Le hall est bondé. Chacun exhale sa petite chaleur perso et la donne à partager à la communauté: un véritable four. Lente procession vers le guichet, communion de la moiteur pour l'eucharistie ferroviaire. Devant la gare, des centaines de personnes assises par terre, ici et là. Une femme et son enfant. Un homme à qui il manque un bras et une jambe ramasse des bouteilles vides. Il les coince dans la fourche de sa béquille. Un gamin dort à même le sol >

Train de nuit. Je m'allonge sur ma banquette. La chaleur est intenable. Plus une portion de mon corps n'est sèche. Le train part. Le ventilateur au-dessus de ma tête vient de se mettre en branle. Je respire un peu. Je regarde Vincent, Amélie et Zhu Hong qui, le visage luisant, cherchent le sommeil un mètre plus bas. Nous sommes tous les quatre, depuis une semaine > Nous avons passé sept heures dans le train de nuit. Impossible de dormir. La chaleur, le bruit. Le ventilo à l'origine providentiel a fait son vacarme réglementaire. Chaque train croisé nous a salué d'un coup de trompe frontal et brutal. Un effroyable barrissement, dans la nuit qui filait sous mes yeux > Arrivée à la gare. Nous sommes les seuls à descendre. Des centaines de personnes, la tête à la fenêtre nous suivent du regard dans un silence absolu et composent dans leur apparente impassibilité un tableau mystérieux. Un peu mal à l'aise, j'esquisse un geste de la main. Ils ne bougent pas, ils ne me répondent pas. Que font-ils, pourquoi le train de nuit, est-ce un trajet régulier pour eux, est-ce pour leur travail ? A la sortie de la gare. Il est trois heures du matin. Une dizaine de mecs m'agripent en parlant parlant parlant. Sur la place, cent personnes couchées en vracs. Les mecs insistent. "Ils veulent nous emmener dans un hôtel". Des touristes, donc friqués, dans une gare, la nuit, en pleine cambrousse. J'imagine à ce moment à peu près tous les scénarii possibles de guet-apens. Zhu Hong prend la situation avec calme. Elle passe quelques coups de fil sur son portable, et décide de suivre l'un d'eux. Je n'ai pas confiance. En France, dans une situation analogue, on aurait d'excellentes raisons d'avoir peur. On marche cinq minutes. On arrive effectivement à un hôtel. Dix personnes attendent, dans le hall. On est en pleine nuit, et tout ce monde travaille pour l'hôtel. En fait, une seule travaille vraiment: la réceptionniste. Formalités d'usage. Ascenseur. Entrée dans la chambre. Je m'effondre sur mon lit. Dans le fond, je vois peut-être le mal là où il n'est pas, ou du moins pas encore. Vincent et moi buvons le thé. Un climatiseur tremblotant et poussif tente d'expurger l'étouffante de la pièce. Je vais enfin dormir. Vincent plaque une main à côté de son lit et me dit: "les murs sont chauds." Il est cinq heures >

le 13 > Réveil en plein jour, dans un hôtel, à Luoyang > Le trajet en taxi pour aller au restaurant m'offre un spectacle apocalyptique. Une poussière opaque me cache le soleil. On ne voit rien clairement au de-là de deux cents mètres. Baraquements, partout. Jamais plus d'un étage. La route est rarement goudronnée. La désolation. Quelle vision de la vie peut-on avoir en ayant vécu ici depuis toujours ? On peut venir d'ici, mais y rester, est-ce humainement possible ? Que faire ici ? > Zhu Hong dit qu'elle préfère de loin la Chine du sud. "Ici, ciel toujours gris. Je n'aime pas." > Elle m'explique que son nom de famille est Zhu. "Hong, c'est rainbow." > Lorsque deux civilisations ne parlant pas la même langue se rencontrent, elles développent parfois un pidgin. A mesure que les jours passent s'instaure avec Zhu Hong un langage inédit. Un français encore sommaire, un peu de Basic English, et beaucoup de grands gestes. Ca marche de mieux en mieux >

Temple du Cheval blanc. Zhu Hong s'agenouille parfois devant un Bouddha. Elle me dit qu'elle pense à sa famille dans ces moments-là. Une prière, en somme. Elle donne un peu d'argent à chaque fois. Périodiquement, on perçoit les infra basses d'un énorme tambour. Quelle est sa fonction ? > Je suis assis. Je m'appuie sur une colonne de ce qu'on appellerait kiosque en France, au milieu d'un jardin. Un vieux temple à la campagne. Amélie écrit pour ses petites nièces et demande à Zhu Hong d'ajouter quelques mots en chinois. Vincent est endormi > Là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Dommage que les habitants de la région ne puissent pas se payer l'entrée > Retour à Luoyang en bus. Sur le bord de la route, pour la première fois, je vois la misère, toute crue. Un enfant nu dans un caddie sans barreaux est poussé par une jeune femme. Tout un quartier frisant le bidonville. A Shanghai, je m'étais posté à un carrefour, et j'avais pris quelques photos, je trouvais tout cela tellement pittoresque. "So charming" minauderait une Américaine à Montmartre. En ce moment, je n'ai plus du tout envie de rire >

Centre-ville de Luoyang. La place principale. Un jeune homme assez efféminé m'aborde alors que je regarde des jeunes partiquant une improbable hybridation entre du volley, du badminton et du foot s'acharner sur une espèce de "volant-ballon". Il parle anglais, plutôt bien. Vincent se joint à la conversation. Il est étudiant en Art: danse et musique. Il dit clairement qu'il est triste, que la vie est difficile ici. Avoir un "good job" est très dur. Chômage endémique. Le salaire moyen est de quatre cents yuans. Il pose beaucoup de questions. Il demande si nous travaillons. Je commence à me sentir assez mal. "Oui, depuis deux ans." Combien nous gagnons. Je me tais. Vincent répond. "J'aurais pu naître en France." J'approuve. C'est vrai, nous avons beaucoup de chance. Curieusement, il ne semble pas tout à fait d'accord: "un Chinois égal un Français égal un Africain". "Of course, of course" acquiescé-je sans vraiment comprendre le rapport. Il est souriant, mais ses yeux sont tristes. Il est né ici. Il n'a jamais vu d'autre ville. "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Qu'on me pardonne, mais c'est une phrase que j'ai beaucoup de mal à dire sans rire", soupirait Desproges. La conversation prend alors le tour que je redoutais depuis le début. Il demande à Vincent: "Tu es américain ? On dirait que tu es américain." Puis il insiste pour que je le prenne en photo avec Vincent. Nous cherchons à nous défiler. Il s'obstine. Un attroupement autour de nous assiste à la scène. Il tient Vincent par le cou. Zhu Hong et Amélie nous ont pourtant rejoints ostensiblement. Malaise. Je sors l'appareil, vise, appuie juste à côté du déclencheur. Il nous laisse partir: "Goodbye! Goodbye! I will never forget!" > Dans la rue, des filles se tiennent par la main, quelques garçons aussi. Mais cela n'a pas du tout la même signification qu'en France. L'homosexualité est prohibée >

le 14 > Grottes de Longmen > Oh les beaux Bouddhas. Mais décidément, je suis beaucoup moins intéressé par la Chine d'hier que par celle d'aujourd'hui. A noter tout de même, la grotte des dix mille Bouddhas: dix mille Bouddhas, donc. Pour les Chinois, ce nombre représente l'incommensurable > Succession de hasards phénoménaux. Nous arrivons en avance pour le bus de 10H30 qui est annulé, mais nous parvenons à prendre tout juste à temps celui de 8H30 qui avait plus d'une heure de retard. Zhu Hong nous dit: "ça, c'est la Chine" > Voyage en bus de sept heures. Il conduit comme un désespéré, au klaxon. En double dépassement, on se trouve face à un camion. On se rabat de justesse. Et c'est ça tout le temps. Personne ne semble s'en offusquer. Je dis à Zhu Hong: "j'ai peur". Elle me répond qu'elle aussi a peur, mais pas pour les mêmes raisons que moi. Son père lui a dit que des bus se faisaient régulièrement arrêter par des pillards > Nous traversons la campagne. Magnifiques montagnes. Reliefs inhabituels. Pour la première fois, je vois le bleu du ciel > Ca secoue à mort, c'est est presque comique. La chaussée ne me semble pourtant pas trop défoncée. Le bus aurait-il des roulements cubiques ? > Peut-être pourri, le bus, mais équipé d'un lecteur de DVD. Deux films américains où des hommes très musclés menacent de s'entre-tuer avec des armes à feu. Le sang finit par gicler plein cadre. Le zéro et l'infamie. Les voyageurs qui m'entourent sont attentifs au déroulement du spectacle > Un paysan moustachu monte dans le bus. Il sourit de toutes ses dents cariées et braille dans un portable. Il sort de sa besace une bouteille remplie d'un breuvage dont une seule gorgée me tuerait avant la nuit. Il fait beau. Il a l'air ravi. Le considérant, Zhu Hong me dit: "c'est dég'lasse!" Et j'entends en écho la question de Jean Seberg en point d'orgue d'A bout de souffle: "qu'est-ce que c'est, dégueulasse ?" >

Nous retrouvons enfin Yvan à Taiyuan, en début de soirée. Il est venu de Beijing en train. Zhu Hong avait piloté les opérations de son portable. Arrivés à notre hôtel, les hôtesses demandent à Yvan et Zhu Hong un certificat de mariage. Elles posent quelques questions concernant Amélie et Vincent. Zhu Hong se porte garante pour eux. "Ils sont amis depuis longtemps, il n'y aura pas de problème." > Ici, les chiottes, c'est quand même l'enfer. Yvan m'apprend que le gouvernement va investir un max de fric pour les Jeux Olympiques, dans la rénovation et la construction des WC de Beijing pour éviter de donner une image désastreuse à l'étranger. Ce sera pas un mal. Amélie me fait remarquer à juste titre qu'elle a jamais vu autant de monde chier de concert. Je pense alors à Céline. Découverte des toilettes publiques à New York presque un siècle plus tôt: "ce contraste était bien fait pour déconcerter un étranger. Tout ce débraillage intime, cette formidable familiarité intestinale et dans la rue cette parfaite contrainte ! J'en demeurai étourdi. Débauche soudaine de digestion et de vulgarité. Découverte du communisme joyeux du caca." >

le 15 > Pingyao: ville ceinte d'une belle muraille de six kilomètres. Mal entretenue, à part deux ou trois artères principales. Aucune clim., nul part. Les maisons sont délabrées. C'est le Moyen Age, avec des fils électriques autour > Ils manquent cruellement d'argent pour mettre en valeur leur patrimoine. Ca pourrait être somptueux, c'est poussiéreux > Monastère des Deux Forêts. Une statue remarquable dans la salle des dix-huit arhats > Sur le chemin du retour, une famille me regarde passer, bouche bée. Ils n'avaient probablement jamais vu de Blancs > Yvan me traduit parfois ce que Zhu Hong dit aux autochtones. Je me rends compte qu'elle tord la réalité depuis le début. Par exemple, elle explique que nous sommes russes. Je lui demande pourquoi. Elle de me répondre qu'ils pensent tous que les russes sont pauvres. "S'ils apprennent que vous êtes français, ce sera trois fois plus cher." Ah, bien bien > Dans le bus, je prend une photo de Yvan et Zhu Hong tendrement enlacés > Pendant la semaine que Zhu Hong a passé loin de son mari, elle a beaucoup progressé: elle est capable de se faire comprendre. Yvan l'écoute parler français. Il sourit, on dirait qu'il est troublé. Que ressent-on ? Entendre pour la première fois sa femme s'exprimer dans sa langue natale > A la télé. Variété. Ce que je crois comprendre me paraît singulièrement lourd. Pourtant, Zhu Hong semble apprécier. L'humour n'est pas toujours transculturel > J'ai l'impression qu'on a tendance à assimiler son interlocuteur au filtre qu'est le langage permettant la communication. Lorsque je discute avec elle, le filtre est tout de même sévère. Et nous nous surprenons parfois à soutenir des conversations plutôt régressives. Morceau choisi. Elle: "Ca pue, tu as pété ?" Moi: "Non, je ne pète jamais." Eclats de rire ravis >

le 16 > Jardin de Jinci. Temples millénaires au cœur de la nature. Luxuriance, magnificence. Je suis allongé dans l'herbe. Des jardiniers s'affairent à côté. Deux ou trois bossent effectivement, les cinq autres regardent. Une gamine joue au go contre sa mère > En revenant de Jinci, je ressens de l'hostilité à notre encontre. Le bus public part sans nous malgré nos cris et nos grands gestes. Probablement de mèche avec les minibus qui se jettent sur nous. Je devine qu'il est fréquent qu'on se fasse insulter. Cependant, les choses sont complexes: en ville, beaucoup de passants me saluent en souriant. "Allo! Allo!", déformation probable de Hello. Je leur réponds avec gratitude: "Allo!" Mais dans presque tous les cas, on peut dire que le rapport à l'étranger n'est pas neutre. On me voit parfois comme une bête curieuse, et donc digne d'intérêt, ou comme un vulgaire tiroir-caisse. Et dans cette état d'esprit, je comprends complètement qu'on ne puisse pas m'encaisser. En pleine rue, un homme est arrêté, à deux mètres de moi. Il me montre du doigt à son petit garçon et me regarde. Mais plutôt un regard qu'on prêterait aux objets ou aux quadrupèdes: "tu vois, ça, c'est un dromadaire". Nous sommes autant que possible au contact des hommes de ce pays, et pourtant, la relation est inévitablement faussée. Est-il possible d'appréhender l'altérité autrement qu'à travers le prisme grossier du tourisme ? >

Le bus est très archaïque. Pas de ticket, ici, on glisse directement son billet de un yuan dans une urne en plexiglas. Mais paradoxalement, ce même bus est équipé d'un système de passe sans contact, et de localisation par GPS. On retrouve souvent ce genre de grand écart technologique. Une affiche publicitaire pour l'opérateur China Mobile s'étale dans tout le pays pour se vanter du déploiement de GPRS. Peu de Chinois doivent avoir une ligne fixe. Ils passent directement au mobile > Vincent me fait remarquer que les camions que nous croisons généralement ne transportent que des matières premières. Jamais de valeur ajoutée. Aucun produit fini. L'optimisation des flux de production n'est pas encore passée par là. Ca viendra. Juste une question de temps > Nous doublons une colonne de camions militaires. Un homme debout à l'arrière, sur la plateforme, hiératique. Il me fixe. Je suis un peu nerveux, mais je prends la photo >

Arrivée à l'hôtel. Pour me faire ouvrir ma chambre, j'appelle la demoiselle d'étage: "Xiaojie! Xiaojie!" - petite sœur, petite sœur. Antoine Marcel s'amusait de cette coutume dans son Carnet chinois: appeler la servante petite sœur, qu'elle soit jeune fille ou matrone. La petite sœur arrive, puis se met à parler. Ca dure environ trois minutes. Je ne comprends rien. Pourtant, elle fait des efforts. A l'extrême rigueur puis-je suggérer qu'il s'agissait de thé ou de climatisation >

Dans les hôtels, on a parfois l'eau chaude. Mais on a toujours la télé avec ses trente chaînes > Les programmes de China Central TeleVision sont assez diversifiés > CCTV7 est un robinet à séries américaines > CCTV8 offre un tunnel de clips. Trois minets coiffés à la glue me tendent les bras en chantant. Les couplets sont en chinois, mais pas le refrain: "love somebody tonight / love somebody for life" > CCTV2: trois nymphettes pouffent devant une table basse. Ca doit être un talk-show > CCTV5: tiens, le Tour de France, et en direct en plus. Même de Chine, c'est chiant comme la mort. D'ailleurs, je ne comprends pas comment ça peut intéresser qui que ce soit, où que ce soit > CCTV13: une Maïté locale tend une règle devant un tableau. Ca n'a pas l'air de rigoler. Je suppose qu'il s'agit d'alphabétisation > CCTV12: une série atrocement chinoise. La grammaire audiovisuelle ne semble pas arrivée au même stade que la nôtre. L'éclairage est soit blafard, soit faiblard, les travelings sont foirés, la caméra a la tremblante du boulon, les acteurs louchent. En un mot, c'est hideux > CCTV11: un gosse de dix ans gesticule brutalement avec un sabre à la main. Peut-être est-ce du kung fu ? Je sais pas à quoi ça sert mais il a l'air drôlement énervé > CCTV6: une publicité sur deux tient à me vendre des gélules > CCTV7: chaîne Karaoké. Là, je reste scotché. C'est carrément fascinant. Un joyeux débile sautille sur les touches d'un piano géant. Je crois qu'il doit jouer un air imposé pour gagner une machine à laver > CCTV14: deux ados quasi pré pubères chantent en se tenant par la main dans un décor rosissant. Un peu Roméo et Juliette, super production TF1, mais en plus gluant, si la chose est imaginable > CCTV8: une présentatrice assez sexy papillonne entre deux clips. On dirait M6. Yvan m'assure qu'une telle chose aurait été impossible il y a seulement trois ans. A la télé, on commence à respirer un peu, même si l'air est déjà daubé > CCTV1: Beaucoup de sport. Du tennis de table, du volley, du billard. Les joueurs de billard sont moins expansifs que les footballeurs. Tout au plus haussent-ils les sourcils. Enfin j'imagine: on ne voit que très rarement leur tête >

CCTV9 jouit d'un indéniable savoir-faire. L'influence américaine saute aux yeux. C'est tout simplement un clone de CNN. La Chine a son Al-Jazira. Mais tout en anglais. Un sénateur américain déclarait récemment à Hervé Lavenir de Buffon: "il y a 6000 langues parlées dans le monde, 5999 de trop, l'anglais suffira." Ca va même plus loin, on dirait que c'est filmé d'un studio américain. Ce sont les mêmes décors. Présentation luxueuse, épurée et claire. Les sujets sont bien faits. On sent qu'il y a des moyens derrière. Ils doivent la considérer comme une vitrine audiovisuelle internationale. Une constante se dégage rapidement des thèmes abordés. Il s'agit principalement de vanter les progrès encourageants du pays, l'agriculture, l'industrie lourde, high-tech, les chiffres sont à la hausse, les courbes grimpent docilement. La rubrique la plus indépendante est indéniablement la météo. Capitalisme sous dictature. Jiang Zemin apparaît dans chaque bulletin d'information. Zhu Hong m'apprend que les jeunes le surnomment Panda. Ca doit être dû à sa tête. Quant aux Jeux Olympiques de Beijing en 2008, on en parle dans un reportage sur deux. Selon Yvan, ils s'en servent pour galvaniser les masses. Mais régulièrement, des documentaires incroyablement anachroniques viennent interrompre le flot des bonnes nouvelles. Un baratin outrageusement hagiographique sur les bienfaits de Saint Mao. Une litanie d'anecdotes ne présentant pas le moindre intérêt est suivie d'un reportage sur la commémoration en 1993 du centenaire de sa naissance. Des milliers de personnes, émues, viennent lui témoigner leur profonde affection, et coucher sur un grand livre leur éternelle reconnaissance. Pourtant, Stéphane m'avait dit à Shanghai que les Chinois commençaient officiellement à porter un regard plutôt critique sur la révolution culturelle > Il m'avait expliqué que l'hécatombe s'est produite essentiellement à cause du trucage des statistiques sur les récoltes à tous les étages de l'édifice hiérarchique, induisant des décisions dramatiquement erronées. Une obstination coupable a fait le reste. 1958: à l'issue de la plus grande famine de l'histoire, le grand bon en avant se solde par trente millions de morts >

CCTV3 me paraît assez haut de gamme. Musique classique, peinture, sculpture. Les téléspectateurs assoupis en doublent peut-être l'audience, mais cette chaîne peut se prévaloir d'une véritable ambition artistique. Un sujet très bien fait sur l'art graphique japonais. Paradoxalement, la télévision me paraît assez ouverte sur la culture nippone. Les Japonais sont pourtant détestés. Cela n'est certainement pas étranger au sombre épisode de Nankin. Avant la seconde guerre mondiale, après un accident de train, les Japonais sont venus à l'origine pour offrir leur aide aux premiers secours. Il s'en est suivi un vrai massacre. Deux cent mille morts. Ils n'ont pas effectué de "travail de mémoire". Aucun regret n'a jamais été clairement exprimé. Rien de comparable concernant notre rapport avec les Allemands. Pour quasiment tous les jeunes Français, ils sont nos frères européens. Avec une moue de dégoût, Zhu Hong me dit ne pas échapper à cette animosité, même si cela n'a visiblement pas de fondement historique conscient. Pourtant, elle écoute de la pop japonaise et se délecte des mangas de Miyasaki > La France n'a pas le monopole du racisme. A Nankin, il y a dix ans, des manifestants réclamaient l'interdiction des rapports amoureux entre une Chinoise et un Noir > Est-il utile de préciser que Zhu Hong n'a jamais voté et n'en a jamais eu ni l'occasion ni le droit ? Elle ne semble pas se poser la question. Elle me dit: "voter... pour quoi faire ?" Est-ce une posture ? Ou bien le concept même de démocratie lui est tout simplement inconcevable ? > Zhu Hong est issue d'une famille de classe moyenne. Son père travaille pour le gouvernement, dans le pétrole. Retraite, couverture sociale et autres avantages dont bénéficient les fonctionnaires. Pour les autres, c'est plus dur. Ils subissent les inconvénients du capitalisme et les inconvénients du communisme. Tout est contenu dans l'oxymore désormais célèbre socialisme de marché >

Elle me fait écouter sur son discman une chanteuse qu'elle aime bien. Copie conforme d'Alanis Morissette, gentiment excitée. Mêmes arrangements, mêmes tics vocaux > L'Asie est déchirée entre ses traditions et l'influence occidentale. Les Etats-Unis ne connaissent pas ce déchirement. Là réside peut-être leur force > Je passe devant un cinéma. Quatre salles: un film chinois, Jurassic Park III, Harry Potter, Pearl Harbor > Laminage par le mainstream >

le 17 > Je suis fatigué. Tout le monde est fatigué. Minibus pour Wutaishan. Deux mille habitants, en montagne. Une femme derrière moi vient de bénéficier d'un tarif préférentiel. Zhu Hong est hors d'elle. Les quatre mecs du bus ont le sourire en coin. Si tu gueules pas, ici, on te chie sur la tête. Plus on monte au nord, plus Zhu Hong se transforme en lionne. Nous sommes ses petits > Ils insistent pour mettre nos bagages dans la soute. Mais pas de clé. Nous refusons. Nous les porterons sur nos genoux trois heures durant > Le chauffeur conduit vite et mal, comme d'habitude. Un bus renversé, sur le bord de la route. L'accident est récent. Nous montons, la montagne se précise >

Arrivée à Wutaishan. Je suis las. Dans ces moments de fatigue, je me surprends à les détester. Je descends du bus. Un paquet de vingt me tombe dessus, en me touchant. Je les vois près de mon visage, une constellation de parasites, éructant dans l'espoir d'un yuan ou deux. Yvan me dit: "quand on comprend ce qu'ils disent, c'est pire". Zhu Hong est à deux doigts de péter un câble. Moi-même, je ne me sens pas très bien. Des pensées désagréables me viennent irrépressiblement à l'esprit: "bande de cloportes, je suis riche, j'ai le pouvoir, disparaissez de ma vue à moins que je n'aie besoin de vous." Je serre les dents. Instant de flottement. Je suis planté, au milieu d'une petite route. Et les autres qui gravitent autour. Au-dessus de ma tête, un escalier se perd dans la montagne. Le ciel est pur. J'ai mal au crâne. Je redoute une scission au sein du groupe. C'est le plus mauvais endroit où ça puisse arriver > Nous entrons dans un hôtel. C'est en pleine nature. Zhu Hong trouve encore la force de négocier les prix, de visiter les chambres, de négocier encore, et encore. Je la sens excédée. J'ai beaucoup d'admiration pour elle. Je me sens tellement faible > Je m'affale sur mon lit. Je ferme les yeux. Les choses redeviennent à peu près normales. Je me détends, doucement. Les draps sont sales, mais le site est exceptionnel >

Je monte un escalier très pentu menant au temple, tout en haut. Lieu de pèlerinage bouddhique. Deux femmes s'agenouillent à chaque marche. Equivalent encore plus maso de notre bon vieux chemin de croix. Ici aussi, ils ont des chapelets. Y a-t-il eu contamination culturelle ? Même genre de rituels bigots. Je me revois. Je dois avoir sept ans. Je remonte la nef de Notre Dame des Victoires. Je ne sais pas lire depuis longtemps et je déchiffre avec étonnement les plaques constellant la voute: Merci mon Dieu. Merci. Marie, Merci. Pour Notre Seigneur. Quelques cierges finissent en silence devant le tronc des pauvres. Vingt ans après gît devant moi une cloche recouverte de milliers de petits papiers. Une femme en apporte un nouveau au moine assis à côté, en s'inclinant respectueusement. "C'est un vœu" me dit Zhu Hong. Il le colle sur les autres. Elle glisse un billet de un yuan dans une urne. Il frappe la cloche pour marquer le coup, puis marmonne quelque chose. A voté ? > Au temple, les touristes chinois se succèdent pour me demander la permission de me prendre en photo. "Allo! Allo!" Cela ne m'étonne plus, mais je ne m'y habitue pas > En redescendant, je passe sur un pont bordé de moulins à prières. Le soleil est couchant, la lumière est douce et dorée. Des fillettes traversent le pont en courant. Elles touchent les moulins sur leur passage afin de les faire tourner >

Le soir, repas en plein air. Implacable, Zhu Hong négocie une fois de plus à l'avance le prix du repas. Nous repoussons un peu plus les limites de l'hygiène acceptable. Ils n'ont pas de frigo. Pas mauvais du tout cependant. Au moment de la commande. Dix personnes sont autour de la table. Que peuvent bien manger des Blancs ? C'est familial, la fille cuisine, la mère aide, le père surveille avec bienveillance le bon déroulement des opérations. Je paye et laisse dix yuans de pourboire. J'ai le droit, pour dix yuans, à l'expression de leur profonde gratitude. Et ils semblent tout à fait sincères. Mais je comprends rapidement que c'était une grande maladresse de ma part. En Chine, ça ne se fait pas. Zhu Hong le prend mal. Elle interprète ce signe comme un désaveux de sa fermeté >

le 18 > La pluie se met à tomber à l'heure où nous achevons une brève escapade en montagne. La tension se relâche un peu au sein du groupe, lavé par l'averse > J'écris de ma chambre. Le tonnerre roule. La montagne se fait chambre d'échos > Visite d'un dernier temple, en hauteur. Des centaines de moines bouddhistes et taoïstes. Tout semble se passer dans un œcuménisme sans histoire. Mon rapport avec ces gens est tout à fait différent. Peut-être parce qu'il n'est en aucune façon lié à l'argent. Je prends quelques photos. Ils me sourient, me font un signe de la main > Wutaishan est une des quatre montagnes sacrées du bouddhisme en Chine. Lieu de pèlerinage des moines tibétains. Le lamaïsme est une forme particulière du bouddhisme > Sur cent vingt temples à l'origine, il n'est reste qu'une cinquantaine. Les autres ont été saccagés pendant la révolution culturelle >

Je constate pour la première fois que la gamme traditionnelle chinoise est basée sur la gamme pentatonique du blues. Coïncidence, contagion ou synchronie musicale ? > Une musique entêtante me suit depuis Xi'an. Ca doit être le tube bouddhiste du moment. Des moines égrènent les notes, d'une voix monocorde, sur une nappe de violons synthétiques, avec réverb' d'inspiration new age. Je crois que des moines espagnols nous ont fait le même coup il y a quelques années avec du néo grégorien. Ca s'était vendu à deux millions d'exemplaires. Ici, toutes les boutiques vendant diverses cochonneries en plastique bariolé le passent en boucle. C'est gravé à tout jamais dans mon cortex. Je n'ai pas jugé utile d'acheter le disque > La pluie tombe à nouveau. Pour la première fois, j'ai froid >

le 19 > A l'aube, bus pour Datong. Je croyais qu'on partirait immédiatement. En fait, le chauffeur fait le tour du village plusieurs fois pendant une heure en hurlant "Atooh!" Il faut comprendre Datong. Le bus finit par se remplir, à ras-bord, même: des tabourets pliants dans l'allée centrale viennent augmenter dangereusement le nombre de places assises. S'il y a le moindre problème, il est impossible de sortir. Vient alors une terrible route de montagne. Je vois un bus sur le toit. Il pleut. La route est tortueuse. Le danger est partout. Des caillasses sur la voie. Un poids lourd renversé. Il s'en suit une file de plusieurs centaines de camions à l'arrêt. Attente une heure durant, à un col. Tout tombe en ruine. Un gros trou sur le bord de la route. Puis un morceau entier manque, sur cinquante mètres. La moitié de la route. A mesure que le bus monte, l'état de la voie se dégrade. Est-ce une conséquence de la pluie ? Le voyage est épuisant >

L'arrivée à Datong ne me réconforte en rien. C'est absolument sinistre. Degré supplémentaire dans la hideur. Immeubles scandaleusement laids, noirs, surmontés de cheminées souffreteuses exhalant des vapeurs sulfurées. Concernant les trottoirs, c'est bien simple, ils sont tous défoncés. C'est pas une ville, c'est un chantier. Un train gavé de charbon s'engouffre dans un tunnel. Je compte ses wagons: soixante-six. Il faut dire que c'est un bassin houiller. Six millions d'habitants. La Bleston de Butor était un pimpant hameau > Zhu Hong me dit qu'elle n'en peut plus de la Chine du nord. Il pleut. Yvan est ennuyé. Il doit faire une concession. Elle s'est démenée pendant deux semaines pour nous. Je lui en serai toujours reconnaissant. Ils décident de rentrer à Shanghai ce soir par le train. Le trajet durera vingt-six heures >

Grottes de Yungang. Une fois de plus, beaux Bouddhas. Ils datent de plus de quatre cents ans. La pluie cesse. C'est dans ces moments que la lumière est la plus belle. Sur les hauteurs une vendeuse de babioles parle seule sous un arbre > La nuit tombée, nous prenons notre dernier repas ensemble. Un Hot Pot, le tout dernier, me font jurer Amélie et Vincent. Ce soir, je trouve ça réellement délicieux. Est-ce la fatigue ? Marmite centrale en ébullition, on y fout des patates, des morceaux de bœuf, de poulet, de salade, épices, enfin ce qui traîne sur la table. Et on repêche le tout, avec les baguettes > Nous nous quittons à la gare. "Au revoir! Au revoir! A bientôt!" Je crois que je les aime beaucoup >

le 20 > Cette nuit, on frappe à la porte. Nous n'attendions personne. Forte probabilté que ce soit une call-girl venue tenter sa chance. J'en ai vues plusieurs dans l'ascenseur hier soir. Stéphane, quand il était à Xi'an, recevait régulièrement des coups de téléphone d'inconnues. Des filles certainement de mèche avec l'hôtel, et peut-être même avec la police. On raconte l'histoire de touristes qui se sont vus confisquer leur passeport et infliger une amende exorbitante pour "baise illicite" >

Le matin, visite du Monastère suspendu. Il est plaqué au flanc d'une falaise de plusieurs centaines de mètres. Quelle mouche a bien pu piquer ces moines du sixième siècle ? La barrière m'arrive juste au-dessus des genoux. Par deux fois, je suis pris de vertiges > Le soir, pianotage dans un cybercafé à deux yuans l'heure. Vincent se rend compte que la Bank of China a débité deux mille balles sur son compte alors qu'il n'en a jamais palpé le moindre biffeton. La transaction avait été annulée à cause d'un problème de réseau. Il devra engager de fastidieuses démarches > Train pour Beijing, à minuit >

le 21 > La nuit se déroule mieux que la dernière passée dans le train pour Longmen > Arrivée à Beijing, sans Zhu Hong, sans Yvan, sans filet: Amélie, Vincent et moi > Temple du ciel. La Salle de la Prière pour de bonnes moissons est un chef d'œuvre architectural. Le carré: la terre. Le cercle: le ciel. Douze piliers. Pas une seule pièce métallique, pas de rivetage. Structure autobloquante. Proportions harmonieuses. Une merveille > Vincent et Amélie sont malades. Il paraît que même Marco Polo, lors de son passage en Chine, avait été terrassé par une fulgurante diarrhée. Bizarrement, je crois bien y avoir échappé > Nous nous débrouillons sans trop d'encombres. Ici, ils parlent un peu anglais > D'après Vincent, Beijing a énormément évolué en quatre ans. Les quartiers pauvres existent, mais semblent beaucoup plus restreints > L'auberge de jeunesse nous accueille pour les quatre prochaines nuits > L'entrée dans les parcs est payante. Ca ne peut donc être fréquenté que par les touristes. Paradoxe du post communisme. Poser son cul dans l'herbe ? Aucun problème mon brave monsieur, ca nous fera trois yuans >

le 22 > place Tian'anmen. La plus grande du monde. Tout est gris et massif. La crème de l'architecture stalinienne > Deux mecs me branchent: "Welcome to China!" ils veulent m'emmener gratos dans une aile du musée d'Histoire de la Révolution pour voir des œuvres picturales d'étudiants. Un peu méfiant, je les suis. Ils étudient l'anglais, ils se destinent à être traducteurs. J'ouvre de manière brutale la conversation alors que nous marchons au centre de la place: "Nous ne sommes pas très au courant en Europe. Que s'est-il passé ici en 89 ?" On me répond: "Il est des choses qu'on ne peut dire." Fermez le ban. Ils ont donc peur. Je ne peux pas leur donner tort > Le 4 juin 89, occupant la place Tiananmen, étudiants et intellectuels réclament moralisation et libéralisation à Deng Xiaoping. Fin de non-recevoir. Mille morts > Temple des lamas. Très beau, mais je sens que les temples commencent à me les briser. Les bouddhas géants me gonflent > Le soir, âpres négociations avec un chauffeur de minibus pour le voyage de demain: Sumatai. La Grande Muraille. De quatre cents yuans le prix descend à deux cent cinquante. Je n'espérais pas mieux. Le site est tout de même à plus de cent bornes. Nous avons été à bonne école >

le 23 > Départ pour la Grande Muraille > Sur la table de la chambre, un papier: "Nous partons pour Sumatai le 23 juillet 2002 avec un taxi non déclaré immatriculé YBC549. Téléphone 15 01 00 45 71" > Le site est fantastique. On voit d'abord la muraille se découper sur un chemin de crête. On marche un peu pour y accéder. Sur le mur, les escaliers sont par endroit excessivement raides. La Mongolie est sur notre gauche > Sur ses six mille kilomètres, un tiers du mur a disparu, un tiers est en ruine, et un tiers existe encore > Nous la parcourons cinq heures durant: de la tour II à la tour XII > Un homme m'accoste, engage la conversation. Il est fermier à Sumatai. Il me demande d'où je viens. Il est très avenant. La situation gêne Amélie. Je dis au gars: "no money". Par acquis de conscience, il sort tout de même son matos essentiellement composé de cartes postales écornées. J'insiste. Il s'acharne ensuite sur Vincent, puis sur Amélie. Nous passons la tour IV. Il abandonne. Aurait-il attendu la XII pour nous faire son show ? A la tour XII, est-il possible de dire non droit dans les yeux ? > L'endroit est sauvage, contrairement à d'autres sites sur la muraille transformés en Luna Parks, à grand renfort de téléphériques et de touristes obèses >

Le soir, scène dans un restau: un couple s'engueule avec le personnel. Le ton monte dangereusement. On hurle. Les lèvres de la femme tremblent de colère. L'homme est de dos. Ils finissent pas se tirer. Une serveuse pleure. Je ne saurai jamais ce qu'il s'est réellement passé. Ce n'est pas la première fois que j'assiste à ce genre de dispute. En Europe, ça me paraît beaucoup plus rare > Une dizaine de serveurs nous regardent manger. On nous présente le poisson juste sorti de l'aquarium. La chemise du serveur est sale. Remarquant nos maladresses, les serveuses sourient respectueusement > Les baguettes, ça paraît con, mais avec une fourchette, comment saisir puis relâcher, le tout d'une seule main ? > Pour compter, c'est pareil. A première vue, mon diagnostic était sans appel: "c'est indiscutablement débile". En effet: si on fait deux avec le pouce et l'index pour commander deux bières, la serveuse revient, tout sourire, avec huit canettes. Si on fait zéro, elle en ramène trois. Mais si on veut bien y réfléchir, cette convention leur permet de compter jusqu'à neuf d'une seule main, et donc jusqu'à 99 avec les deux mains >

Temple de la Source de la Loi. Une quarantaine de moines bouddhistes chantent à l'unisson. Les yeux fermés, les mains jointes. Psalmodies analogues au mélismes grégoriens. Je pense à la messe de Tournay. Plain-chant. Une jeune femme s'avance vers moi. "To take photos is not permitted. Please, don't." Diverses percussions synchronisent le groupe. La pulsation s'accélère. Rite ancestral. L'encens flotte. Apparition progressive d'étranges polyphonies, me rappelant curieusement l'école minimaliste américaine. Structures "micro contrapuntiques", lignes mélodiques en échos rapprochés. Ils sont debout. Ils se relaient. Globalement, aucune respiration n'est perceptible. Intervalles de quintes. Musique inouïe au sens premier du terme. Qui décide de la durée ? La fille revient vers moi. Elle semble vouloir me parler. Je l'interroge sur la nature de cette cérémonie. Je n'obtiendrai en réponse qu'une tautologie énigmatique: "This is a rule." Elle me demande d'où je viens. Son visage s'illumumine: "Ah, Zidane, I love him!" Nous devisons encore un quart d'heure. Visiblement, c'est pas mon pognon qu'elle veut, du moins pas directement. Enfin dans tous les cas, un malentendu de plus, quoi >

le 24 > Je suis couché dans l'herbe. Aujourd'hui, nous avons loué des vélos. Je suis éreinté. En plus, dans le flot de la circulation, on jurerait respirer dans un masque à gaz. Mais à gaz d'échappement > Cité interdite. Bourrée de touristes. Parvenir à prendre une photo vierge de toute casquette Nike et de t-shirt Coca-Cola tient de la gageure. Le matin, dans la brume, superficie extraordinaire. Derrière une cour, une autre cour. Ca n'en finit pas. Rigueur de la symétrie. Equilibre des strates colorées. Le rouge et l'or, l'or et le rouge. Edifice aussi délirant qu'harmonieux. Y a-t-il aujourd'hui un équivalent en construction ? Mais est-ce seulement souhaitable ? Même la folie des potentats contemporains ne parviendrait pas à imposer le quart de ceux d'hier. Faut-il y voir un progrès de la connaissance moyenne, de sa lente mais certaine uniformisation ? Un des rares bienfaits de son homogénéisation ? Mais on peut aussi constater une atrophie drastique de tout raffinement. Qu'est devenu l'Art dans ce pays ? Les sombres monolithes, de Shanghai à Beijing, sont les seules manifestations visibles de l'activité architecturale contemporaine en Chine > Baraquements aussi semblables que laids font office d'habitat standard dans les campagnes. Carrelées de blanc crasseux, des piscines, mais des piscines convexes, percées de quelques meurtrières >

Le soir, repas au célèbre Qianmen Quanjude Roast Duck Restaurant. C'est La Mecque du canard laqué. Au mur, des photos de Clinton, Arafat et Kohl se tapant ici même des palmipèdes rotis. Le cadre est très select, le canard effectivement délicieux, les chiottes incomparables. On ne m'avait jamais accueilli en pareil lieu de la sorte: "Bonsoir, c'est par là" et avec le sourire > Certes, c'est la Mecque, mais c'est aussi l'usine. Ils ont bien assimilé certaines règles de base du marketing de masse: à la fin du repas, un serveur dépose une enveloppe sur la table. Une carte me félicite d'être venu déguster le 101 054 442ème canard cuisiné au Roast Duck Restaurant depuis 1864. Ah bon. A proximité, un compteur électronique s'incrémente. Tiens, on en est au 101 054 470ème. Moyennant 20 yuans, l'on peut même se faire photographier à côté >

Dans la rue, plusieurs groupes sont occupés à danser, sur le trottoir, comme ça. Un quadragénaire tout à fait respectable agite en cadence des pompons dorés. Les gens ont une vie sociale assez active, dans l'ensemble. Ils sont là, les vieux, les jeunes, ils discutent, jouent au go > Retour à l'auberge, en vélo. Je remonte une dernière fois la place Tiananmen. Porte de la Paix Céleste. Un irréel halo ouaté entoure les sources de lumières. Des lucioles rouges dansent dans le ciel: quelques cerfs-volants dominent le mausolée de Mao Zedong. Je passe une dernière fois devant les portes de la Cité Interdite > Photo retouchée du Saint laïc au-dessus de la porte de la Cité. Inertie idéologique, vouée au dépérissement, tôt ou tard. La schizophrénie ne peut être un état stable à l'échelle sociétale > J'achète un petit livre rouge, sur la couverture duquel figure une photo également retouchée de Mao. Edition 1966. Malgré l'emploi de termes et de concepts simples voire simplistes, la lecture en est parfaitement indigeste. On peut néanmoins y trouver quelques passages assez drôles: "En fin de compte, le régime socialiste se substituera au régime capitaliste; c'est une loi objective, indépendante de la volonté humaine." disait-il le 6 novembre 1957 >

le 25 > Je suis au Palais d'Eté. A nouveau immergé dans le tapage synchrone des grillons. Les fleurs de lotus se dressent vers le soleil > Location d'un bateau électrique. Balade sur le lac > En revenant à l'Auberge de Jeunesse, je vois un document posé sur la table: Proceedings of the Second International Conference on Information, Beijing July 24 -27 2002. Une quatrième personne s'est donc installée dans notre chambre > Un homme entre: "Hi!". Je ne sais pas pourquoi, mais je suis certain qu'il est israélien > J'engage la conversation. Il est chercheur dans le domaine des mathématiques inhérentes aux ordinateurs quantiques > Je lis une de ses publications: Do Useful Quantum Computing Models Exist ? Cela s'avère en fait assez lisible pour le béotien > Il m'assure que le premier ordinateur quantique apparaîtra dans dix ans. Les articles que je lisais depuis sept ou huit ans sur le sujet dans la presse scientifique me semblaient pourtant beaucoup moins catégoriques. Certains physiciens prétendaient même que la chose était fondamentalement irréalisable. Problème de décohérence. Mais si ça se fait, ces machines sont la future révolution conceptuelle et technique du XXIème siècle. La cryptographie actuelle, par exemple, basée sur des calculs de primalité, serait à jeter aux orties. Un nouveau procédé verrait le jour, intrinsèquement inviolable, rendant caduques toutes les techniques de cryptanalyse. Changement de paradigme > Il s'appelle Tarek El-Shahat. Il est égyptien, très amène. Il me dit dans un anglais assez rugueux: "beaucoup de chercheurs chinois que je rencontre à ce colloque sont extrêmement brillants. Mais ils travaillent tous aux USA, ou en Europe." >

J'ouvre un quotidien: le China Daily > Contestation du ministère des Affaire Etrangères chinois d'un rapport du Pentagone au Congrès le 14 juillet 2002 prétendant que le budget de l'armée en Chine est de 65 milliards de dollars. Ce serait en fait trois fois moins. Selon le même rapport, l'augmentation du budget prévue d'ici 2020 ne serait pas étrangère au conflit au large de Taiwan. Le ministère répond qu'il s'agit d'un procès d'intention, et d'une poursuite de la "théorie de la menace chinoise" > Le journaliste rappelle perfidement que la Chine ne cherche aucune hégémonie régionale, n'a aucune troupe ou base militaire dans un pays étranger. En clair, "c'est celui qui dit qui est." > Zeng Jianhui, comité des affaires étrangères, veut éviter les malentendus et les querelles provoquées inutilement "in a cold-war-style way". Des membres du Congrès US auront le droit de visiter des églises, temples et prisons où ils le veulent en Chine dans les prochains mois. Tiens, c'est donc bien un sujet sensible > Le ministre de l'Aviation retire leur licence à vingt pilotes. Air China en avril et Northern Airlines en mai ont essuyé deux crashs > Beijing fait des efforts pour diminuer l'émission de gaz polluants. A partir de l'an prochain, les véhicules ne respectant pas la norme Euro 2 seront interdits d'entrée à Beijing, tout cela en vu des JO, bien sûr > Cinq ou six lignes perdues au milieu des chiens écrasés: Li Yushu, ancien député maire de Leshan, dans la province du Sichuan, aurait touché neuf millions de yuans provenant de compagnies visant l'obtention de contrats pour la construction d'autoroutes. La Haute Cour Populaire l'a condamné à mort > La Chine exécute à elle seule plus que tout le reste du monde. Pour avoir une petite idée, entre 1990 et 1998, Amnisty International a enregistré 25 400 condamnations à mort et 16 600 exécutions. Mais curieusement, le China Daily n'en fait pas état >

Vient ensuite une chronique de Wu Yi Xue qui fustige l'explosion d'unilatéralisme des Etats-Unis, caractéristique principale de leur politique étrangère actuelle: ils ont décidé de ne pas payer leur cotisation annuelle de trente quatre millions de dollars au United Nation Population Fund. Cela met à mal l'aide aux pays en voie de développement. Motif: l'UNFPA soutient des programmes d'aide à l'avortement. Kofi Annan, secrétaire général de l'ONU a exprimé sa ferme désapprobation > Je me rappelle alors ce que déclarait le candide George Walker Bush le 11 octobre dernier: "Je suis très étonné qu'on comprenne si mal notre pays, au point de nous détester. Comme la plupart des Américains, je ne peux pas le croire, car je sais combien nous sommes bons." Dans le fond, est-il possible qu'une superpuissance ne sécrète pas son propre antagonisme ? > "Le revenu moyen des fermiers est de 1223 yuans, il a augmenté de 6% en un an!" s'enthousiasme un journaliste. Oui, ça fait quand même à peu près 130 euros > Une petite nouvelle de Russie: hier, Vladimir Poutine a autorisé la propriété privée de terres agricoles. C'était interdit depuis la révolution bolchevique, en 1917 > Puis, vient une rubrique sobrement intitulée Business, suivie d'une autre: Markets. Si j'évite en France tel l'anguille les pages saumon, c'est pas pour me les taper à l'autre bout du monde. Passons > Pages Sport, idem > Pas moins de cinq articles sont ensuite consacrés à l'XTTC, le Xi'an Translators Training College, fleuron de l'enseignement privé avec ses mille professeurs, dont l'ambition est de créer un "oriental Harvard". On apprend que la part de l'enseignement privé croit très rapidement dans le pays. On nous dit que les écoles privées doivent œuvrer en synergie avec l'enseignement public. L'XTTC a signé l'an dernier des accords d'échange avec vingt-trois universités des Etats-Unis et de Grande-Bretagne. Harvard est citée à peu près vingt fois en exemple >

Je referme le China Daily en avalant mon comprimé quotidien de Nivaquine, antipaludéen à titre prophylactique. J'imagine la Chine dans cinquante ans. Non, moins que ça. Dans six ans, à l'instar de Shanghai, Beijing sera transfigurée > Je suis sous terre. Ligne 2 du métro, la loop line. Face à moi, une femme est endormie. Elle doit avoir vingt ans. Je repense aux jeunes musiciennes de Shanghai, dont la main parcourait délicatement un luth, d'un geste immémorial. Elle se réveille, me regarde. En lettres rouges, sur son t-shirt, ce message: there are no birds of this year in last year's nests. On pourrait le traduire ainsi: j'emmerde le passé > le 26 juillet 2002 > Beijing

Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Shanghai 2002 Train pour Suzhou 2002 Suzhou 2002 Suzhou 2002 Suzhou 2002 Xi'an 2002 Xi'an 2002 Xi'an 2002 Xi'an 2002 Xi'an 2002 quartier musulman, Xi'an 2002 quartier musulman, Xi'an 2002 quartier musulman, Xi'an 2002 quartier musulman, Xi'an 2002 Xi'an 2002 Xi'an 2002 Xi'an  2002 Xi'an 2002 Xi'an 2002 Xi'an 2002 Xi'an 2002 Xi'an 2002 Xi'an 2002 Xi'an 2002 Xi'an 2002 Temple du Cheval Blanc, Luoyang Xi'an 2002 Route de Taiyuan 2002 Longmen 2002 Pingyao 2002 Pingyao 2002 Route de Pingyao 2002 Prégnance de l'Occident, Taiyuan 2002 Jardin de Jinci 2002 Jardin de Jinci 2002 Route de Jinci 2002 Wutaishan 2002 Wutaishan 2002 Wutaishan 2002 Wutaishan 2002 Wutaishan 2002 Wutaishan 2002 Wutaishan 2002 Wutaishan 2002 Wutaishan 2002 Wutaishan 2002 Wutaishan 2002 Wutaishan 2002 Route de Datong 2002 Datong 2002 Yungang 2002 Yungang 2002 Monastère suspendu, Datong 2002 Monastère suspendu, Datong 2002 Monastère suspendu, Datong 2002 Beijing 2002 Beijing 2002 Place Tiananmen, Beijing 2002 Place Tiananmen, Beijing 2002 Place Tiananmen, Beijing 2002 Beijing 2002 Beijing 2002 Beijing 2002 Sumatai 2002 Sumatai 2002 Sumatai 2002 Cité interdite, Beijing 2002 Cité interdite, Beijing 2002 Cité interdite, Beijing 2002 Cité interdite, Beijing 2002 Cité interdite, Beijing 2002 Cité interdite, Beijing 2002 Cité interdite, Beijing 2002 Cité interdite, Beijing 2002 Palais d'Eté, Beijing 2002 Palais d'Eté, Beijing 2002 Beijing 2002